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Les Libanais et le livre : état des lieux
Une étude statistique publiée dans le cadre du projet « Beyrouth capitale mondiale du livre 2009 » analyse les principales caractéristiques du secteur local de l’édition et les préférences du lectorat libanais. Ses conclusions confirment ce que d’aucuns pressentaient : les Libanais lisent peu, les livres de religion absorbent une part croissante de leur temps de lecture et la concurrence étrangère menace le rôle de Beyrouth comme plate-forme d’édition régionale.

Par Mahmoud HARB
2010 - 08

Tout comme la plupart des secteurs économiques du Liban d’après-guerre, l’industrie locale du livre et de l’édition a fonctionné pratiquement à l’aveuglette pendant des décennies. Aucune étude statistique fiable ne permettait en effet de comprendre le fonctionnement de ce secteur, d’analyser son évolution, d’évaluer sa compétitivité, d’identifier ses faiblesses et ses atouts ou de moderniser son cadre de régulation. Tout jugement, tout investissement, toute mesure de régulation reposait presque uniquement sur le flair de son auteur et sur un socle de lieux communs et d’idées reçues quelque peu simplistes, en grande partie hérités de l’avant-1975 et rongés par l’obsolescence.

Une enquête statistique récemment publiée est venue combler ce déficit chronique en matière de données crédibles. Élaborée dans le cadre de « Beyrouth capitale mondiale du livre 2009 », cette étude, qui constitue « l’une des principales réussites » du projet selon sa coordinatrice générale Leila Barakat, a été conduite par le Consultation and Research Center (CRI) de l’économiste Kamal Hamdane, en collaboration avec le ministère de la Culture. Elle dresse un bilan assez complet du marché de l’édition au Liban sur base d’un ensemble de données statistiques relatives à l’offre (les maisons d’édition) et à la demande (les lecteurs) de livres. Un bilan qui reste assez mitigé car si l’industrie du livre reste bien ancrée au Liban grâce à ses fondements historiques solides, ses perspectives d’avenir demeurent pour le moins incertaines du fait de la faiblesse de la demande sur le plan local et de la montée de la concurrence arabe à l’échelle régionale.

Un secteur d’exportation

Côté offre, l’une des principales conclusions de l’étude est que le Liban demeure une plate-forme d’édition régionale. Les pays arabes absorbent en effet 69,8 % de la production locale de livres, contre 21,3 % pour le marché local et 8,9 % pour le reste du monde, sachant que 86,1 % des maisons d’édition locales commercialisent leurs publications sur le marché arabe. Cette tendance s’inscrit parfaitement dans la continuité d’une tradition historique consistant pour Beyrouth à jouer le rôle de maison d’édition du monde arabe. L’industrie locale du livre est en effet structurellement rattachée aux marchés de la région depuis les années 1950. Elle doit sa prospérité  à la montée en flèche de la demande arabe générée par la croissance astronomique des recettes pétrolières, le rétrécissement de l’espace de liberté dans la région avec la multiplication des régimes autocratiques et le recul du rôle de l’Égypte suite aux nationalisations à tour de bras de l’époque nassérienne.

Cette orientation du secteur vers l’exportation régionale a structuré l’industrie du livre au Liban. Parmi ses corollaires immédiats, on compte une prédominance des ouvrages arabophones qui ont représenté 84,7 % des livres édités par les maisons locales contre 7,5 % respectivement pour les livres francophones et anglophones, le français et l’anglais étant les langues de prédilection pour les manuels scolaires. De plus, l’étude met en exergue la part élevée des ressortissants arabes parmi l’ensemble des auteurs dont les ouvrages sont publiés par l’industrie libanaise. Les auteurs arabes pèsent en effet dans le nombre total à hauteur de 35 %, contre 45,8 % pour leurs confrères libanais. Troisièmement, les Salons du livre organisés par les pays arabes constituent le premier canal de vente des ouvrages produits par les maisons d’édition locales. Ces dernières réalisent 35,3 % de leurs ventes annuelles totales lors de ce type d’événements, alors que les parts des librairies et des Salons locaux sont de 34,7 % et de 13,4 % respectivement.

On note également une spécialisation accrue des maisons d’édition libanaises dans les types d’ouvrages demandés par le lecteur arabe. Ainsi, les livres pour enfants qui caracolent en tête des ventes aux pays arabes (19,3 %) représentent désormais 15,6 % des publications au Liban contre 10,4 % pour la période s’étalant entre 2000 et 2005. De leur côté, les ouvrages théologiques (18,9 % des ventes aux pays arabes) arrivent en première position parmi les livres édités au Liban avec 18,2 % du total. Enfin, les manuels scolaires et universitaires qui constituent 14,3 % des exportations vers les pays arabes pèsent dans le total des publications à hauteur de 16,7 %. Soulignons que les œuvres littéraires (romans, poésie, essais) n’arrivent qu’en quatrième position avec 12,6 % du nombre total de livres publiés au Liban, vu qu’elles ne représentent que 9,6 % des ventes aux pays arabes.

En cinquième lieu, la stratégie d’orientation vers les marchés régionaux a exposé les maisons d’édition libanaises à la concurrence d’établissements arabes. Plus du tiers des maisons sondées (36,5 %) disent subir la concurrence directe de compagnies arabes. L’industrie du livre est en effet en plein essor dans le Golfe et dans certains pays voisins qui se dotent désormais de leurs propres maisons d’édition auxquelles ils confient les publications naguère commandées aux établissements libanais. Ainsi, en Jordanie, le nombre de maisons d’édition a été multiplié par seize entre 1979 et 2002 pour atteindre les 558 établissements. De même, en Syrie, 379 nouvelles maisons d’édition ont ouvert leurs portes entre 1986 et 2004, tout comme l’Arabie saoudite a agréé plus de 150 établissements entre 1979 et 1993. À titre comparatif, le Liban possède aujourd’hui quelque 177 maisons d’édition, selon les estimations de l’étude du CRI.

Les Libanais et la lecture

Sur un autre plan, le fait que plus des deux tiers de la production locale de livres soient exportés vers les pays arabes montre que le marché libanais du livre demeure assez restreint. « Les Libanais ne lisent pas et dépensent très peu pour acquérir des livres », estime Kamal Hamdane à cet égard.
Les résultats de l’étude côté demande confirment l’appréciation de l’économiste. Quelque 29,9 % des répondants ont ainsi affirmé ne pas se considérer comme « lecteurs ». De plus, selon l’étude, 19,6 % des Libanais ne lisent jamais alors que 18,2 % lisent rarement et que 15 % s’adonnent à la lecture une fois par mois. Seuls 17 % des répondants ont affirmé lire régulièrement, sur une base quotidienne.

L’étude met en outre en exergue une corrélation certaine entre la fréquence de la lecture et l’âge et le niveau d’éducation des répondants. Ainsi, près de 50 % des détenteurs de diplômes universitaires consacrent régulièrement du temps à la lecture contre quelque 25 % des simples bacheliers. En matière d’âge, les disparités sont moins dramatiques. Quelque 32,1 % des 15 à 19 ans lisent régulièrement. Cette fraction tombe à près de 28 % pour les personnes âgées de 45 à 54 ans.

Le nombre de livres lus par mois ainsi que les dépenses consacrées à l’acquisition de livres reflètent aussi le manque d’assiduité des Libanais en matière de lecture. Plus de 64 % des répondants n’achèvent même pas un livre par mois alors que 30,9 % réussissent à lire un à deux ouvrages. Seuls quelque 4 % d’irréductibles viennent à bout de 3 à 5 livres par mois. Quant aux achats d’ouvrages, les Libanais dépensent en moyenne 6,7 dollars par mois pour acquérir des livres. Cette moyenne ne dépasse pas les 4,5 dollars pour les répondants qui ont été scolarisés dans des établissements publics. Elle s’élève toutefois à 10,8 dollars pour les personnes qui ont étudié dans le privé, sachant que le nombre moyen de livres acquis au cours de l’année précédant le sondage s’est limité à 2,4 ouvrages pour l’ensemble des répondants.

Quant à la question de savoir ce que lisent les Libanais, l’étude conclut que plus de 78 % des répondants préfèrent lire en arabe contre 4 % pour le français et 3,4 % pour l’anglais. Elle souligne également que les livres traitant de religion demeurent les ouvrages préférés des Libanais. La part des répondants s’adonnant à la lecture de livres théologiques frôle la barre des 50 %, s’élevant à près de 75 % parmi les personnes à faible niveau d’éducation et à 60 % parmi les tranches les plus pauvres de la population. Les adeptes d’ouvrages de littérature, eux, constituent 41,3 % du total alors que les livres politiques ont la faveur de 30,7 % des répondants. Fait marquant, les ouvrages qui rencontrent un grand succès commercial n’ont été plébiscités que par 8,4 % des personnes interrogées.

Vers un secteur plus dynamique


Face au double défi posé par l’anémie de la demande locale et l’exacerbation de la concurrence régionale, plaçant le secteur de l’édition dans une « impasse », selon Kamal Hamdane, l’étude a élaboré un ensemble de recommandations visant à dynamiser l’industrie locale du livre.

Du côté de l’offre, le rapport propose de « réhabiliter le marché local » en encourageant les jeunes talents, la production de livres de qualité et la traduction des ouvrages étrangers tout en renforçant la protection des droits d’auteur. Il préconise également de diversifier les exportations de livres en identifiant les besoins des marchés étrangers à travers des sondages scientifiques ; d’imposer le respect de la numérotation internationale normalisée du livre (ISBN) ; de créer un Observatoire national du livre ; d’améliorer la formation des techniciens de l’édition ; et de favoriser la création de coopératives entre les petites maisons d’édition  et de sociétés locales de distribution.

Du côté de la demande, l’étude appelle à amender la loi sur les imprimés afin de mettre un terme à la censure préalable qui déprime la consommation de livres. Elle propose enfin de réviser le système de tarification des livres libanais « dont les coûts de production demeurent élevés en comparaison avec les ouvrages publiés dans la région », ainsi que d’encourager la lecture à travers la création de bibliothèques publiques, la modernisation des cursus scolaires et l’organisation d’activités et d’événements culturels.  Autant de mesures qui requièrent l’élaboration d’une politique culturelle globale qui reste totalement absente aujourd’hui de l’agenda gouvernemental actuel…



L'industrie du livre au Liban, CRI, mars 2010.

 
 
Hayat Karanouh
69,8 % de la production libanaise de livres va dans les pays arabes Les ouvrages religieux arrivent en tête avec 18,2 % des livres édités au Liban
 
BIBLIOGRAPHIE
L'industrie du livre au Liban de , CRI, mars 2010.
 
2020-04 / NUMÉRO 166