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2020-04 / NUMÉRO 166   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Enquête
Rentrée littéraire : échos d’un autre front
Chaque année, la rentrée littéraire agite tout le monde de l’édition, libraires, critiques et lecteurs compris. Comment se présente cette cuvée 2006 ? L’une des plus éminentes journalistes littéraires en France nous donne un aperçu du champ de bataille.

Par Josyane Savigneau
2006 - 09

Les écrivains français ont-il vraiment conscience de leur chance, quand les seuls combats annoncés sont ceux qui ont pour enjeu les grands prix littéraires de l’automne, quand leurs seules plaintes, réitérées chaque année, sont sur le thème « il y a trop de livres » – ce qui signifie « trop de livres pour cacher le mien » ? Certes, quand ils voient les images du Liban de nouveau blessé, abîmé, ils prennent la mesure de leur situation de privilégiés. Mais dans quelques semaines, ils seront de nouveau, eux et leurs éditeurs, tout à leurs manœuvres, plus ou moins habiles et plus ou moins pitoyables.

Dès le moins de juin, on savait qu’ils étaient plusieurs sur la ligne de départ pour le prix le plus en vue – malgré sa perte de prestige constante –, le Goncourt. Michel Braudeau, avec Sarabande (Gallimard), qui attend depuis longtemps un Goncourt. Richard Millet, que les Libanais connaissent bien, et qui n’aurait rien, lui non plus, contre un Goncourt pour récompenser son Dévoration (Gallimard). Pour faire bonne mesure, il sort en même temps un autre livre, chez Gallimard (« Le Promeneur, le Cabinet des lettrés »), L’Art du bref. Ils ne sont évidemment pas les deux seuls à souhaiter un prix, ou à en rêver, mais la liste serait trop longue et ennuyeuse. Citons tout de même Yann Moix, qui après son succès au cinéma avec l’adaptation de son roman Podium, aimerait sûrement une reconnaissance littéraire. On ose espérer qu’il ne l’obtiendra pas avec Panthéon (Grasset), sûrement l’un des romans d’apprentissage les plus vulgaires qu’on ait écrit. Dans un portrait de lui publié récemment dans le quotidien Libération, son éditeur le décrit comme « célinien ». On peut débattre à l’infini sur le cas Céline, mais il est évident que sa littérature n’a rien à voir avec la vulgarité, ce qui n’est pas le cas de Moix. Yasmina Khadra pourrait être lui aussi sur les rangs avec Les Sirènes de Bagdad (Julliard). Mais un Libanais, ou un amoureux du Liban, aura sans doute du mal à franchir le cap de l’ouverture du livre, une évocation très négative, répulsive, de Beyrouth. Cela en vaut la peine pourtant, pour avancer dans la réflexion sur le terrorisme, ses mécanismes, ses pratiques.

Alain Fleischer, que le Goncourt à ignoré pour des livres magnifiques comme Les Ambitions désavouées et La Hache et le violon, aura-t-il plus de chance avec L’Amant en culottes courtes (Seuil « Fiction & Cie ») ? C’est possible, car les jurés Goncourt sont extrêmement conventionnels et ce livre-ci est plus directement autobiographique. Mais aussi plus « bavard », et les passionnés de la littérature de Fleischer risquent d’être, eux, un peu déçus.

Si les prix avaient encore un sens, une raison d’être intellectuelle et littéraire, au lieu d’être de purs jeux d’influence, on aurait cette année un prix Médicis tout désigné, avec le passionnant Marilyn Monroe dernières séances (Grasset) de Michel Schneider, sur la relation fascinante et trouble de Marilyn Monroe avec son psychanalyste.

Du côté des débutants ou des écrivains encore peu connus, Gallimard mise sur un gros premier roman, Les Bienveillantes, de Jonathan Littell, le fils de l’écrivain Robert Littell. Encore un jeune romancier qui se passionne pour la période de la Deuxième Guerre mondiale, pour la figure des nazis. Beaucoup de critiques semblent vouloir crier au chef-d’œuvre. C’est en effet très bien maîtrisé, bien construit, comme rarement l’est un premier livre, et si l’on aime s’entendre raconter une histoire, on ira sans doute au bout de ces quelque 900 pages. Mais Littell n’est vraiment pas un styliste, il n’a pas d’oreille – Hemingway disait « un écrivain sans oreille est comme un boxeur sans main gauche » – , ce qui découragera, en cours de route, ceux pour qui la littérature est d’abord un style.

À ceux-là, on recommandera un autre jeune écrivain, Stéphane Audeguy, qui avait déjà surpris, et avait été soutenu par la critique et les libraires pour son premier roman La Théorie des nuages (Gallimard, 2005). Audeguy revient avec Fils unique, roman autour de la figure du frère aîné de Jean-Jacques Rousseau. « Jean-Jacques tenait François pour un polisson et un libertin, explique Audeguy en présentant son livre. Ce dernier apparemment ne l’a jamais démenti, qui n’a pas jugé nécessaire de nous laisser le récit de sa vie. Il m’a semblé intéressant de remédier à cette négligence. » C’est plus qu’intéressant, passionnant, avec un style, une liberté, un sens de l’histoire et de la provocation.

Enfin, une romancière très controversée fait aussi sa rentrée, Christine Angot, avec Rendez-vous (Flammarion). En une quinzaine de livres, elle s’est fait de solides ennemis, et de non moins solides admirateurs. Mais nombre de ces derniers avaient été déroutés par Les Désaxés (Stock, 2004), où elle s’essayait à faire un roman traditionnel, avec intrigue, personnages, péripéties. Elle y perdait sa singularité. Là, elle revient à elle-même, à son style pulsionnel, rapide, précis, à sa manière de dire ce que chacun – elle comprise – voudrait se cacher, à sa passion de la vérité, si cruelle qu’elle soit pour elle-même et si désagréable qu’elle soit pour les autres. Si on aime Angot, ce Rendez-vous est certainement son meilleur livre.

 

La rentrée littéraire en chiffres

La rentrée littéraire en France comptera cette année, d’après une enquête réalisée par Livres Hebdo, 683 nouveaux romans contre 663 en 2005, dont 475 français (contre 449 en 2005). En revanche, le nombre de premiers romans reste stable : 97 en 2006 contre 96 l’an dernier. Parmi les éditeurs les plus productifs : Gallimard, Actes Sud et Le Seuil qui publient 17 romans, suivis par Fayard, Le Rocher et Albin Michel. Bien que dominée par les auteurs anglo-saxons, comme Toni Morrison ou John Irving, la rentrée étrangère 2006 comptera aussi, entre autres, des œuvres de Naguib Mahfouz (Son Excellence, chez Actes Sud), José Saramago, Cees Nooteboom, Akira Yoshimura, Javier Cercas et José Manuel Fajardo.

 
 
 
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