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Enquête
Daniel Rondeau, portraitiste subtil des villes méditerranéennes


Par Georgia MAKHLOUF
2008 - 11
Après Tanger, Alexandrie et Istanbul, Daniel Rondeau (devenu ambassadeur de France à Malte) reprend son bâton de pèlerin pour aller à la (re)découverte de Carthage, et poursuit ainsi son travail de portraitiste sensible des villes méditerranéennes.

Avec Carthage pourtant, la tâche est difficile puisque la ville n’est plus que ruines éparses depuis que Scipion a, par un jour de printemps de l’an 146 avant J.-C., donné l’ordre de la détruire et de la brûler. Il réduit ainsi en cendres l’une des plus belles villes de l’Antiquité après un siège de trois ans, après six jours et six nuits d’une héroïque résistance punique. Scipion, dit-on, versa quelques larmes devant la ville en flammes, méditant sur le sort des cités, nations ou empires, toujours voués au déclin. Car au fond, de Troie à Carthage, « le grand incendie du monde » jamais ne s’éteint et l’histoire, c’est toujours la guerre...
Alors pour faire revivre Carthage, il ne reste plus à Rondeau que le recours à l’écriture. Puisque comme le dit Claudio Magris qu’il cite : « Écrire, c’est aussi marcher le long du fleuve, remonter son cours, repêcher des existences naufragées, retrouver des épaves accrochées aux rives et les embarquer sur une précaire arche de papier. »

Ce périple qui remonte le cours de l’histoire est aussi, on s’en doute, un voyage intérieur. Rondeau ainsi s’interroge sur ce que représente cet Orient pour le « fils français d’Occident » qu’il est. « Une idée pour nous aider à vivre ? Ou à mourir ? ». Il souligne que les Phéniciens ont été les premiers à poser la question des rapports spirituels et politiques entre l’Orient et l’Occident. Lorsqu’il chemine sur les traces de la ville punique et de ses ports, Rondeau rencontre certes de grandes figures historiques, mais aussi « la vraie mélancolie d’aujourd’hui : campée sur des ruines devenues invisibles, chevauchant les frontières indécises qui tout autour de la mer séparent l’argent de la misère, la beauté de l’immonde, le passé du présent. C’est sur ces pointillés qu’il faudrait habiter, et vivre, et regarder la vie passer ».
La déambulation de Rondeau remonte le fil jusqu’à la fondation de Carthage par Elissa, croise les routes d’Hannibal, l’un des meilleurs soldats de toute l’histoire, mais dont on ne connaîtra jamais le visage ; de Ibn Arabi, ce fils de Platon qui renonça à ses biens pour embrasser l’Amour comme seule religion ; de saint Augustin qui enseigna qu’il faut toujours se méfier de soi et de ses convictions et qui dit aussi que les choses meurent pour renaître ; de saint Louis dont la légende orientale se tresse de multiples façons avec celle de Carthage jusqu’à se confondre dans certains récits avec celle de Sidi Bou Saïd, le « père du bonheur ».

On  rencontre aussi, au hasard des rêveries, Paul Klee qui devint peintre à Tunis car c’est là qu’il trouva, comme dans une expérience mystique, le chemin de la couleur ; ou Flaubert qui écrivit à Carthage son Salammbô dont Rondeau se plaît à se bercer des premiers mots : « C’était à Mégara, faubourg de Carthage, dans les jardins d’Hamilcar. »

Cet inventaire subjectif, écrit dans une langue généreuse et sensible, séduit et touche le plus souvent. On trouvera sans doute moins pertinents certains de ses passages, tel celui de la rencontre en avion avec une jeune femme séduisante et voilée, qui donne lieu à des échanges sans lien avec le propos central du livre. On lui préférera sans hésiter le dialogue de l’auteur avec l’écrivain Abdelwahab Meddeb qui a questionné les vestiges de Carthage, à la recherche de sa vérité d’homme, et qui écrit : « Je voudrais renouer avec cette filiation négligée, l’intégrer dans la trame de mon identité » ; Meddeb souhaite faire cohabiter en lui « cette double généalogie, arabe et latine, païenne et monothéiste, pacifiant les inconciliables ».

On méditera aussi les paroles de Sidi Mahrez, le saint le plus populaire de Tunis qui habita Carthage pendant cinq ans. Les ruines informes, le spectacle des tombeaux étroits et des fosses communes lui donnèrent à penser que « la vie est ardente à ruiner ce qu’elle a fait prospérer » ; il souhaita ardemment que la leçon soit comprise : « Ô mes compagnons, parcourez et écoutez la ville... »
 
 
© Philippe Grollier / Opale
 
BIBLIOGRAPHIE
Carthage de Daniel Rondeau, Nil éditions, 185 p.
 
2020-04 / NUMÉRO 166