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2020-04 / NUMÉRO 166   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Enquête
Le livre d’histoire unifié : mythe ou réalité ?
En 2009, les écoliers du Liban étudient toujours le même programme d’histoire établi en 1968 et 1970. Pourtant, l’accord de Taëf qui a mis fin à la guerre en 1989 prévoyait l’adoption d’un livre d’histoire nouveau et unifié. Pourquoi ce retard ? Enquête sur un sujet épineux et controversé.

Par Jad SEMAAN
2009 - 05
Nul ne l’ignore : les autorités syriennes, tout comme elles ont défiguré Taëf dans l’application, ont empêché la mise à jour et la diffusion d’un nouveau livre d’histoire au Liban. Pourtant, la tutelle syrienne sur le Liban est terminée depuis quatre ans. Pourtant, un nouveau système scolaire et de nouveaux programmes pour toutes les autres matières (y compris celles sujettes à polémiques comme la philosophie, la géographie et l’éducation civique) sont entrés en vigueur depuis l’année 1999-2000. Pourtant, une commission de professeurs d’histoire chevronnés désignés par le Centre national pour la recherche et le développement (CNRD) a planché pendant deux ans sur un nouveau programme couvrant l’histoire du Liban jusqu’en 1998 et approuvé par le Conseil des ministres en 2000. Le premier livre d’histoire a même vu le jour en 2001. Mais très vite, le projet s’est trouvé paralysé… 

Les causes d’une paralysie 

Le professeur Mounir Abou Assly a dirigé le CNRD de 1994 à 1999. Le gouvernement de l’époque lui avait confié la tâche de mettre en place un plan de redressement pour l’éducation nationale et un nouveau système pédagogique. « J’ai formé des commissions internes au Centre et d’autres externes qui ont œuvré ensemble à élaborer une nouvelle structure pour le système éducatif, à partir d’octobre 1995, explique-t-il. Les nouveaux programmes, ainsi que les buts généraux de l’enseignement de l’histoire au Liban ont été approuvés par le Conseil des ministres le 27 mars 1997. Par la suite, tous les livres ont paru et le Liban a adopté un nouveau système éducatif en octobre 1998. Chaque mot était minutieusement pesé et nous sommes parvenus à un résultat concret. Les livres ont été achevés en 1999 et les nouveaux programmes sont entrés en vigueur dès l’année 1999-2000. » En mai 2000, les programmes scolaires sont donc approuvés par le Conseil des ministres et publiés dans le Journal officiel. La commission qui les a établis reçoit les félicitations du gouvernement. Le ministre de l’Éducation de l’époque, Mohammad Youssef Beydoun, tient une conférence de presse pour annoncer la nouvelle. Avec l’avènement du mandat d’Émile Lahoud, Mounir Abou Assly quitte la présidence du CNRD en janvier 1999. Nemr Freyha est désigné pour le remplacer… et la commission chargée de mettre à jour les manuels d’histoire poursuit sa tâche. Pour garantir l’indispensable équilibre confessionnel, la commission réunissait Wahib Abi Fadel, Alam el-Alam, Mounir Élias Salamé, Fayçal Charara, Hachem Kassem et Saleh Zahreddine. Les membres de la commission s’accordent à dire qu’il existait une réelle harmonie au sein de ce groupe – tous étant des professeurs expérimentés et de renom, ayant une même vision nationaliste et modérée du Liban. Les premiers livres du cycle primaire ont paru en 2001 pour les classes de 9e et de 10e. Simultanément, les livres des classes de 7e et de 8e étaient en élaboration et sur le point d’être mis sur le marché. Quant aux manuscrits des cycles complémentaire et secondaire, ils étaient quasiment terminés et avaient été remis au Centre pour être corrigés en vue d’être ensuite imprimés et distribués ; opération qui nécessitait plusieurs mois. Subitement, la commission reçoit une lettre lui enjoignant de cesser son activité. « En octobre 2002, nous avons reçu une lettre du ministre de l’Éducation nationale, Abdelrahim Mrad, nous demandant de cesser le travail et de remettre les manuscrits au CNRD », se souvient Mounir Élias Salamé, professeur d’histoire et membre de la commission nationale. Pourquoi ? En apparence, une phrase aurait choqué la sensibilité de certains (« Tous sont partis et le Liban est resté » ; tous incluant, entre autres, les invasions arabes). En vérité, les autorités de tutelle ne voulaient pas que les Libanais accordent leur diapason autour d’une lecture commune de leur histoire. Une nouvelle commission est aussitôt formée. Son activité est ralentie pour des raisons politiques. Les manuels d’histoire sont rangés au placard… 

À défaut de manuel unique, moderniser l’enseignement

Depuis 2002, le pays s’est lentement enlisé dans des sables mouvants. Les divisions entre les Libanais se sont exacerbées. La guerre civile a été évitée en mai 2008. Inutile de dire que, dans pareilles circonstances, les manuels d’histoire dont le programme a été élaboré en 1970 pour le cycle secondaire et en 1968 pour le complémentaire ont été reportés aux calendes grecques. « Lorsque Fady Yarak a été chargé de la direction générale du ministère de l’Éducation nationale en 2007, il décide, conjointement avec la ministre Bahia Hariri, de moderniser les méthodes d’enseignement et d’évaluation (analyse de textes, étude de documents, cartes historiques…) », explique Mounir Élias Salamé. La commission des examens du baccalauréat et celle des examens du brevet des collèges se réunissent avec la ministre Hariri et le directeur général Fady Yarak et s’entendent pour organiser des sessions d’entraînement qui seraient assurées par des professeurs d’histoire universitaires et des enseignants réputés du cycle secondaire. « Il nous importe que les manuels d’histoire soient mis à jour comme il est essentiel de moderniser les méthodes d’enseignement, explique Fady Yarak. Mais cette responsabilité incombe au CNRD. Et d’ici à ce que de nouveaux manuels d’histoire soient adoptés, la ministre a décidé d’opter pour de nouvelles méthodes d’enseignement. Voilà pourquoi en ce moment, la direction de l’enseignement encadre des sessions d’entraînement des professeurs d’histoire. » En pratique, le régime des examens officiels en vigueur stipule qu’à l’examen officiel d’histoire pour le baccalauréat, il y ait trois groupes de trois questions, l’élève optant pour deux groupes de son choix. Pour le brevet, l’élève répond à six questions obligatoires. « Aux examens officiels de l’année scolaire 2009-2010, nous commencerons par modifier les questions, poursuit Salamé. Si nous réussissons à finir toutes les sessions d’entraînement, nous pourrions commencer par proposer un groupe de trois questions au baccalauréat, et une ou deux questions au brevet, suivant la méthodologie moderne, aux prochains examens officiels de 2010. » Et quand seront dépoussiérés les manuels de 2002 ? Il faudra attendre les élections générales de 2009 et qu’un climat d’entente générale s’installe dans le pays. Le gouvernement pourrait alors, par l’entremise du futur ministre de l’Éducation nationale, demander au CNRD de mettre à jour les manuels. « Les programmes sont là. Il faudra y apporter des changements de forme et non pas de fond, affirme Wahib Abi Fadel, auteur d’un ouvrage édifiant intitulé Le développement de l’enseignement de l’histoire au Liban (Tatawwour taalim at-tarikh fi Loubnan) paru aux éditions de la librairie Antoine. Pour ce faire, il faudra au moins un an. Ensuite, il faudra former des commissions de professeurs pour qu’ils rédigent les livres, puis les imprimer et les distribuer. »

Il faudra donc compter au moins trois ans, si l’entente politique y est à l’issue des élections législatives de 2009, pour que les élèves disposent enfin de livres établis selon de nouveaux programmes, différents de ceux de 1968 et 1970, et pour commencer à étudier le Liban post-31 décembre 1946, depuis le fameux « retrait du dernier soldat ajnabi », où, dans les manuels scolaires, l’histoire du Liban s’est arrêtée !

 
 
 
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