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2020-04 / NUMÉRO 166   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Enquête
Le Salon du livre arabe de Beyrouth : succès ou échec ?
Le Salon du livre arabe « et international » de Beyrouth vient de fermer ses portes. À l’heure où l’on célèbre la proclamation par l’Unesco de « Beyrouth capitale mondiale du livre » et où d’autres foires arabes comme celles du Caire, de Doha ou d’Abou Dhabi, cherchent à le concurrencer, ce Salon a-t-il été à la hauteur de nos ambitions ? Que lui manque-t-il vraiment ?

Par Nazih DARWISH
2010 - 01
Tout comme Beyrouth se targue d’être supérieure au reste du monde arabe dans les domaines du tourisme, de la mode et de « la vie nocturne », la capitale libanaise a toujours été un laboratoire unique d’idées et de courants philosophiques ou politiques. C’est ce qui explique, sans doute, que les intellectuels arabes qui étouffent dans leur pays la considèrent comme un espace pour respirer un air plus pur et pour s’exprimer sans contrôle ni censure. Cette situation constitue d’ailleurs la fierté même des Libanais qui voient dans ce « mode de vie » une résistance pacifique face à la culture de la mort, et face aux pratiques de violence et d’exclusion qui sont devenues les instruments de certains groupes soutenus idéologiquement et matériellement par l’étranger…

En partant de ces constats, Beyrouth a toujours aimé l’aventure, n’hésitant pas à accueillir, avec plus ou moins de succès, les événements culturels d’envergure susceptibles de mettre en valeur son image et ses atouts.

« Beyrouth, capitale mondiale du livre »  en question

Beyrouth s’est ainsi aventurée dans l’organisation des VIe Jeux de la francophonie en pleine crise politique et a néanmoins réussi son pari. Elle a également postulé pour être déclarée « capitale mondiale du livre » pour l’année 2009 et a obtenu cette reconnaissance de l’Unesco, mais la plupart des événements prévus dans le cadre de cette manifestation ont été décevants : trop éparpillés, trop élitistes, parfois trop éloignés des priorités, voire carrément hors sujet. En outre, plusieurs organismes, institutions, universités et ambassades sont restés étrangers au programme décidé par les organisateurs, au milieu d’une indifférence générale aggravée par le désintérêt des médias qui n’ont pas été suffisamment associés à l’événement.

Bien sûr, il ne s’agit pas de faire porter aux organisateurs de cette manifestation la responsabilité de la désaffection du monde arabe pour la lecture – on compte un seul livre pour 12 000 Arabes et 40 millions de femmes arabes analphabètes. Et on dirait que les Arabes sont partagés entre « les gens du Livre » (Ahl el-Kitab) et « la nation du Lis » (Oumat Iqra’), mais le lancement d’une campagne de sensibilisation des jeunes à la lecture dans les écoles et les facultés libanaises aurait été opportun pour réconcilier notre jeunesse avec le livre, supplanté par la télévision et les nouvelles technologies.
 
Le Salon arabe dans la balance


Le dernier Salon du livre arabe et international de Beyrouth aurait dû célébrer avec faste cette proclamation de « Beyrouth capitale mondiale du livre » et constituer en soi une réaffirmation du rôle essentiel joué par Beyrouth dans les domaines de l’édition et de l’imprimerie. Le Salon a certes réussi, comme chaque année, à rassembler 225 maisons d’édition libanaises et arabes sur une superficie correcte et dans des stands présentables – sachant, toutefois, qu’un groupe d’éditeurs se trouvait complètement décalé par rapport aux autres, injustement cantonné sous un chapiteau à part, et que la signalétique laissait tellement à désirer qu’il eût fallu munir le visiteur d’une boussole et d’une carte pour trouver son chemin ! On ne peut que saluer la persévérance des organisateurs (le Club culturel arabe) à organiser le Salon depuis 1956 à nos jours sans interruption ; l’atmosphère de liberté et d’ouverture à toutes les idées sans censure et sans restrictions qui a prévalu, contrairement à la plupart des autres Salons du monde arabe ; l’accueil d’un nombre non négligeable de visiteurs (environ 350 000) ; le recul de la tentation populiste du religieux (chose courante dans les Salons du livre arabe), puisque la plupart des stands exposaient des ouvrages à caractère « laïque » marqués par une liberté totale dans le traitement de toutes sortes de sujets ; ainsi que la présence de certaines institutions pour annoncer leurs prix dans le cadre du Salon, comme le Prix international pour le Roman arabe (le Booker arabe), les prix de la Méditerranée et de l’échange culturel italien ou les prix de Sharjah… Mais une fois de plus, les organisateurs ont raté l’occasion de donner une envergure vraiment internationale à cet événement. Ni grands auteurs ni éditeurs internationaux invités, absence de colloques importants, à l’exception des tables rondes sur le roman arabe et celles organisées par l’ambassade d’Italie. Une plus grande ouverture sur les participants étrangers, un meilleur choix des invités et des thèmes de discussion, l’annonce à l’avance du programme devraient contribuer à améliorer cette situation. En outre, il convient de s’interroger sur l’opportunité que le Club culturel arabe continue à monopoliser l’organisation de l’événement sans concertation aucune. À défaut de nouvelles idées, le Salon sombre fatalement dans le manque de créativité et la monotonie – ce qui, à l’évidence, nuit à la vocation de cet événement censé attirer aussi le jeune public. À l’occasion de la proclamation de « Beyrouth capitale mondiale du livre », le manque de « panache » de cette 53e édition est impardonnable. Réduit à un marché du livre comme un autre, boudé par les participants étrangers, le Salon doit absolument évoluer pour ne pas dépérir.

Pour surmonter ces carences, il serait bon d’établir un comité organisateur du Salon, formé de spécialistes et travaillant tout au long de l’année à la préparation, l’organisation et le suivi de la manifestation. Ce comité devrait initier des séminaires réunissant le ministère de la Culture, les organisations internationales, les universités, les médias, les syndicats et tous les acteurs de la chaîne du livre pour étudier les moyens d’améliorer le Salon aux niveaux libanais, arabe et international. Un site Web de qualité devrait être créé, qui permettrait aux exposants de s’inscrire, présenterait les éditeurs et auteurs invités, annoncerait les activités prévues et recueillerait commentaires et suggestions. Est-ce trop demander pour que Beyrouth demeure fidèle à sa vocation et devienne vraiment un pôle culturel dans le monde ?

 
 
D.R.
 
2020-04 / NUMÉRO 166