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Enquête
Les cercles de lecture au Liban
Les cercles de lecture se sont multipliés au Liban, réunissant périodiquement les férus de la lecture et du débat. Loin de devenir une culture de masse, ce type de groupe a pris son essor dans certains milieux, répondant à un besoin de rencontre, d’échange et de partage.

Par Mahmoud HARB
2011 - 04
Un jeudi soir à Beyrouth. Dans le cadre spacieux d’un célèbre pub de la capitale, une vingtaine de personnes sont assises en cercle. L’ambiance est décontractée, chacun sirote son verre, discute avec ses voisins. On pourrait croire qu’il s’agit d’une bande d’amis qui se retrouve en début de soirée, au terme d’une longue journée de travail. Mais le groupe au sein duquel la gent féminine est largement majoritaire est de toute évidence hétérogène, les âges des participants variant entre la vingtaine et la quarantaine passée, voire la cinquantaine. Puis une jeune femme prend la parole, annonce le début de la séance, demande à chacun de se présenter. Médecin, laborantin, enseignant, architecte, peintre, écrivain scientifique, étudiant, chacun annonce sa profession, égrène ses intérêts, ses loisirs, décline un fragment de son identité.

Et la discussion commence, lentement d’abord, puis gagne en fluidité, en spontanéité, en intensité. Il ne s’agit ni de politique, ni de religion, ni de psychologie, ni de thérapie de groupe, ni de pratique artistique, mais de toute cela à la fois. Car, les intérêts et les lectures des participants à cette rencontre du Lebanese Book Club (LBC) sont diversifiés, et chacun prend plaisir à les partager avec les autres personnes présentes.

Le principe de la réunion est fort simple et le règlement est assez flexible. Chaque participant présente un ouvrage qu’il a lu, résume son contenu, donne son opinion, ses impressions personnelles, et répond aux questions que les autres membres lui adressent. Parfois, d’autres participants ont déjà lu l’ouvrage évoqué et la discussion devient autrement plus riche, plus intéressante, chacun abordant le livre à partir de son point de vue personnel et mettant l’accent sur les idées qui l’ont le plus marqué. La lecture qui est sans doute le plus solitaire des loisirs devient alors une pratique collective permettant à chacun non seulement de partager ses impressions, mais également de découvrir de nouveaux ouvrages. D’autant que les discussions de la séance couvrent une large panoplie de livres, tous genres et toutes thématiques confondues. Ainsi, plusieurs membres semblent accros aux ouvrages de « self-help », thématique issue d’une culture très étatsunienne et reposant sur un mélange de savoir-faire pratique, de sophrologie ainsi que de psychologie et de philosophie vulgarisées, le tout saupoudré d’un soupçon d’approche scientifique. La présentation d’un ouvrage de ce type intitulé The power of our subconscious mind donne lieu à un débat animé au cours duquel d’autres ouvrages de « self-help » sont évoqués à titre de référence et des expériences personnelles sont relatées comme exemple. La science aussi fait irruption dans le débat avec des ouvrages comme Les étonnants pouvoirs de transformation du cerveau qui évoque le concept presque futuriste de « neuro-plasticité ». La littérature accapare également une bonne partie de la discussion qui porte sur des romans tels que The celestine prophecy de James Redfield, The remains of the day de Kazuo Ishiguro ou This side of the innoncence de Rachid el-Daïf. Enfin, la politique n’est pas en reste et l’on évoque la théorie du complot qui semble obséder les Moyens-Orientaux avec The invisible hand, essai rédigé par Daniel Pipes, ou le devoir de se révolter avec Indignez-vous, pamphlet remarquable publié par le visionnaire Stephan Hessel.

Les membres du Lebanese Book Club enchaînent ce type de réunions à un rythme mensuel depuis près d’un an et demi. Le cercle a été créé suite à une initiative individuelle et n’a cessé de prospérer depuis. Réunissant simplement au début un groupe d’amis, il s’est élargi par le bouche-à-oreille, mais aussi grâce à l’incontournable Facebook, explique sa coordinatrice Mouna Moussi qui, dans le civil, travaille dans l’industrie du transport aérien. Le LBC dispose en effet d’un groupe qui compte quelque 150 membres sur le réseau électronique, ce qui permet de transmettre facilement les invitations aux réunions mensuelles.
Le succès relatif de ce petit cercle de lecture reflète l’existence d’une demande réelle pour ce type de loisirs dans un pays où les activités culturelles connaissent une véritable pénurie. Laquelle demande a conduit à l’émergence au Liban de plusieurs cercles extra-académiques qui, toutes proportions gardées et sans devenir des clubs de masse, réunissent régulièrement un nombre loin d’être négligeable d’adeptes de la lecture et du débat.

Certains de ces cercles sont bien plus institutionnalisés que le Lebanese Book Club. Ainsi, par exemple, le Club libanais du livre qui a été fondé il y a trois ans, à l’occasion de la proclamation de Beyrouth capitale mondiale du livre, a créé son propre cercle de lecture. Les réunions de ce dernier se tiennent chaque deux semaines au local du club qui, fait plutôt rare, jouit du soutien du ministère de la Culture. Les séances sont annoncées par l’envoi de billets d’invitation et de messages électroniques à une liste de plus de quatre cents adresses. Cette annonce se fait quelque deux mois à l’avance « pour laisser le temps aux participants de lire l’ouvrage qui sera discuté lors de la séance », indique le père Maroun Atallah, responsable du club. Car contrairement au Lebanese Book Club, chaque réunion du cercle de lecture du Club libanais du livre est consacrée à un seul ouvrage « porteur de message et incitant au dialogue ». En vue d’enrichir le débat et vu que les livres discutés sont souvent locaux, l’auteur est invité à la séance non pas pour présenter son ouvrage, mais pour répondre aux questions que pourraient lui poser les quelque cent participants.
 
D’autres cercles de lecture sont plus intimes, moins ouverts au public. Ainsi, Mishka Moujabber Mourani, vice-présidente de l’International College (IC), participe depuis plus de dix ans à un cercle de lecture fermé qui réunit mensuellement la même quinzaine de participants. La réunion est accueillie au domicile de l’un des membres et les discussions qui portent sur un ouvrage unique ou sur plusieurs œuvres d’un même auteur se déroulent souvent en langue française, en présence d’un écrivain invité. L’originalité de ce groupe privé « qui n’est pas ouvert au public afin de préserver l’intimité de ses membres » procède du fait qu’il ait donné naissance à d’autres activités culturelles collectives. Il s’est ainsi dédoublé en atelier d’écriture animé par Georgina Makhloufa et a catalysé la formation d’un cercle de lecture ouvert au public auquel prennent part enseignants et parents d’élèves de l’IC.

Il existe bien entendu de nombreuses autres expériences de cercles de lecture au Liban. Une simple recherche sur la toile permet d’identifier plusieurs groupes disparus ou toujours actifs dans le cercle privé ou dans le cadre de centres culturels étrangers ou de bibliothèques publiques. Mais au-delà de la multiplicité des noms, des formes, des lieux et des schémas d’organisation, les raisons derrière la formation de ce type de cercles demeurent les mêmes. Organisateurs et participants aux cercles de lecture se disent motivés par la recherche de l’échange et du partage d’idées, par la quête de l’ouverture à la différence. Ou tout simplement, résume Mishka Moujabber Mourani avec humour, par le besoin d'« une rencontre à la fois culturelle et sociale qui permet de discuter d’autre chose que de politique et de cuisine ! »

 
 
 
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