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Enquête
La censure à l’ère Moubarak
Le régime égyptien avait réussi à transformer la censure en phénomène de société auquel contribuaient organismes gouvernementaux, instances religieuses, opposition islamiste et citoyens ordinaires. Petite rétrospective de la censure dans l’Égypte de Moubarak

Par Mahmoud HARB
2011 - 03
La censure moyenâgeuse, pratique fort répandue dans le monde arabe, va-t-elle disparaître en Égypte avec la chute de Hosni Moubarak ?

Rien n’est moins sûr. Car six décennies d’autocratie ont transformé la censure en Égypte en phénomène de société, en véritable sport national auquel prennent part non seulement une multitude d’organismes gouvernementaux, mais aussi les principales instances religieuses et, comble de l’ironie, la tranche islamiste de l’opposition, pourtant bête noire du régime ainsi que des citoyens ordinaires, avocats et autres ouvriers typographes. Ce phénomène a pris tellement d’ampleur qu’au cours des dernières années du règne du président déchu, il n’était guère aisé de dire qui censurait qui et quoi en Égypte. Voici un petit florilège des petites et grandes affaires de censure qui permettent de comprendre, par la force de l’exemple, les méthodes d’action complexes et multiples de la tentaculaire dame Anastasie égyptienne.

Rappelons en premier que tout comme la plupart des autocraties de par le monde, le régime égyptien s’est livré à la censure classique, directe, prohibant la publication ou la distribution d’ouvrages jugés politiquement « subversifs », comme Cette odeur-là, célèbre roman de Sonallah Ibrahim, qui fut interdit d’impression pendant près de vingt ans, jusqu’à la fin des années 1980. Ce genre d’interdiction était le fait d’un nombre croissant d’organismes officiels impliqués directement par le régime dans le processus de répression de la création artistique. Ce fut notamment le rôle joué par le ministère de la Culture qui s’est illustré en allongeant, à chaque édition du Salon international du livre organisé au Caire, la liste d’ouvrages interdits en y incluant de grands classiques internationaux comme le roman éponyme de Nikos Kazantzakis Zorba le Grec, L’insoutenable légèreté de l’être de Milan Kundera ou le recueil des poèmes de Che Guevara, Mes rêves n’ont pas de limite.

Mais pour tenter d’éviter le tollé que suscitait chacun de ces actes de censure politique à l’échelle locale mais aussi sur le plan régional dans un Proche-Orient où l’Égypte a de tout temps joué le rôle d’un phare politico-culturel, le régime Moubarak a souvent eu recours au prétexte moral. Ainsi, par exemple, la brigade égyptienne des mœurs a saisi en 2008, deux mois après sa parution, un album de bande dessinée pour adultes intitulé Métro et dans lequel l’auteur, Magdy el-Shafee, dénonce la corruption rampante qui régnait dans l’Égypte de Moubarak. Motif déclaré de la saisie : le dessin d’une femme nue figurant dans l’une des vignettes de l’album.

Ce dernier exemple illustre parfaitement la stratégie naguère adoptée par la censure égyptienne et consistant à instrumentaliser les questions morales et religieuses pour s’en servir comme couverture servant à légitimer l’interdiction de toute œuvre écrite qui n’avait pas l’heur de plaire au régime et la persécution de son auteur. Il était en effet plus accommodant pour un régime qui voulait frayer avec les puissances occidentales d’arguer de « l’exception religieuse » et des préceptes de l’islam pour brouiller les pistes et déguiser des affaires de censure qui risquaient de ternir davantage son image sur le plan international.

Ainsi, les autorités égyptiennes ont accordé une attention croissante aux recommandations du fameux Centre des recherches islamiques d’al-Azhar (CRIA), organisme religieux et proche du pouvoir qui a été à l’origine de l’interdiction de nombreux ouvrages. Elles ont également ressuscité, dans un pays où l’islam demeure la source de la législation, le droit de la « hisba », pratique moyenâgeuse permettant à toute personne qui se juge offensée dans sa foi par une œuvre d’intenter une action en justice contre son auteur. Bien que l’utilisation de ce droit ait été limitée par un amendement de la loi à la fin des années 1990, le recours à la « hisba » a permis de faire censurer de nombreuses œuvres à l’initiative de militants islamistes, dont ceux qui appartiennent à l’opposition au régime, ainsi que de membres du parti au pouvoir.

Le triangle infernal de la censure politique, religieuse et « populaire » s’est dupliqué en un triangle de l’interdit qui englobe tout sujet ayant trait à la politique, à la religion et au sexe, asphyxiant la vie culturelle égyptienne pendant de longues décennies. S’il est une personne qui illustre au mieux l’atrocité de cet étau triangulaire, c’est bien Nawal Saadaoui. Emprisonnée sous Sadate dans les années 1980, la romancière égyptienne a dû affronter une plainte pour apostasie de la part d’al-Azhar alors que les militants islamistes excipaient de la « hisba » pour demander à la justice de prononcer son divorce d’avec son mari et qu’un avocat zélé réclamait la déchéance de sa nationalité. Ses ouvrages continuent de susciter l’ire d’al-Azhar qui a demandé – et obtenu – en 2004 l’interdiction de son roman La chute de l’imam, publié vingt ans auparavant. L’université islamique a en outre provoqué en 2007 la saisie de la pièce de théâtre de Nawal Saadaoui intitulée Dieu démissionne à la réunion au sommet. Une autre victime célèbre du triangle de la censure égyptienne est l’islamologue Nasr Hamed Abou Zeid qui a dû s’exiler en Hollande pour échapper aux foudres d’al-Azhar et à une décision de justice stipulant son divorce d’office d’avec sa femme pour apostasie. Les censeurs ne lâchèrent pas pour autant Nasr Hamed Abou Zeid, et son ouvrage Le Discours et l’interprétation fut interdit à la demande du CRIA au début des années 2000. Sans oublier, pour ne citer que les plus célèbres des dernières affaires de censure, l’interdiction du Festin pour les algues de la mer, roman de Haydar Haydar, censuré sous la pression des étudiants des facultés islamiques d’al-Azhar, et le poème de Hilmi Salem, Le balcon de Leïla Mourad, que des ouvriers typographes ont refusé d’imprimer récemment au nom de quelque motif religieux.

L’instrumentalisation du religieux pour servir de moyen de répression politique a à plusieurs reprises dégénéré, échappant au contrôle des instigateurs de cette stratégie et donnant lieu tantôt à des crimes sanguinaires et tantôt à des situations cocasses. Dans le registre tragique, il convient de rappeler le meurtre du penseur laïc Farag Foda en 1992 ou la tentative d’assassinat à l’arme blanche dont fut victime l’unique lauréat arabe du prix Nobel de littérature, Naguib Mahfouz, dont les Fils de la Médina a été victime de la censure. Ces deux attaques ont fait suite à des campagnes de dénigrement islamiste contre leurs victimes respectives. Dans le registre du burlesque, on compte l’appel d’un parlementaire des Frères musulmans à proscrire les œuvres du penseur soufi andalou Îbn Arabi ou la tentative déployée par un collectif d’avocats illuminés pour interdire les Mille et Une Nuits pour obscénité et « incitation au vice et au péché ». Mais Schéhérazade triompha de ses censeurs tout comme l’Égypte de son dictateur dont la chute ne suffira peut-être pas à empêcher ce genre de situations tragiquement cocasses de se répéter dans l’avenir.

 
 
D.R.
Le recours à la « hisba » a permis de faire censurer de nombreuses œuvres à l’initiative de militants islamistes
 
2020-04 / NUMÉRO 166