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Essai
Le patrimoine retrouvé d’Henri Eddé architecte


Par Farès Sassine
2019 - 10

Si dans l’histoire contemporaine du Liban, Henri Eddé (1923-2010) reste ancré dans la mémoire publique comme une belle figure, il le doit plus à ses courts passages dans la politique et à ses positions intègres et courageuses qu’à ses travaux d’architecte ignorés ou occultés. Deux fois ministre au début des années 1970, il renonce rapidement à sa fonction pour défendre ses idées ou pour se donner les moyens de les appliquer. Nommé aux Travaux publics et Transports en 1970, il démissionne en 1971 pour protester contre une affaire de corruption et s’opposer aux coupes budgétaires imposées à son ministère. Le « gouvernement des jeunes » formé par Saëb Salam sous le mandat Frangieh ne fait pas long feu. En 1972, Henri Eddé est appelé à l’Éducation nationale ; cette fois, il est révoqué la même année par le président de la République suite au désaccord sur un plan de réforme de l’enseignement public, une première dans l’histoire constitutionnelle libanaise. Un réformateur probe, attaché au droit, sûr de ses valeurs et renonçant au pouvoir pour les défendre et les mettre en place, la chose n’est pas commune dans la classe politique libanaise et parmi les candidats à sa coterie. Démis mais toujours animé par son honnêteté, sa cohérence et sa rigueur, Henri Eddé donne à sa résilience une assise médiatique en fondant avec d’autres réformateurs la revue al-Mustaqbal en 1974. Paraissant en arabe jusqu’à la guerre de 1975, elle amène à ses lecteurs un souffle nouveau ; la jeunesse universitaire et révolutionnaire d’alors est heureuse d’y pouvoir porter sa voix et y trouver ressources et emplois.

En 1989, Rafic Hariri lui confie la direction du projet de reconstruction du centre-ville de Beyrouth. Il le présente trois ans plus tard (1992) mais démissionne peu après en raison d’un désaccord avec le commanditaire sur la densité des lieux à bâtir. Les critiques et injures assenées à l’architecte-ingénieur par certains de ses collègues s’arrêtent net et son indépendance comme son intégrité s’imposent universellement. En 1997, on trouve dans Le Liban d’où je viens publié chez Buchet Chastel son récit des faits.

Si l’élection d’Eddé à la présidence de l’Ordre des ingénieurs en 1961 est connue, ainsi que mainte réalisation comme la fondation de la revue al-Mouhandess (1963), son œuvre d’architecte l’est beaucoup moins. Le livre de Joseph el-Hourany cherche à combler ce vide et y parvient généreusement au prix d’efforts de recherche (ses bureaux du Starco ont été incendiés ainsi que ses archives en 1975), et grâce à une illustration de qualité comprenant photos, dessins, relevés et plans… Les commentaires sont riches, alliant professionnalisme et clarté et abondants de notes explicatives… L’ouvrage évite l’hagiographie. Il assemble un vaste panorama d’œuvres (maisons et immeubles), cherche à en dégager les lignes directrices et parvient à proposer une appréciation esthétique et historique scrupuleuse et objective digne d’être retenue ou discutée.

Avant d’envisager le livre même, on ne peut que saluer la belle préface de Dominique, sa fille. Affectueuse et juste, toute de pertinence et de style, l’auteure de Pourquoi il fait si sombre ? saisit les traits importants de l’homme, les formule avec concision, tente de les expliquer par le milieu social et familial sans tomber dans le déterminisme. Nous apprenons ainsi qu’Henri fut un « caractère », mais aussi « un grand timide » « adorable et odieux ». Enfant de la bourgeoisie libanaise, il hérite de son père, le grand avocat Camille Eddé, « le goût de la joute et du panache ». Mais il est élevé dans un milieu familial dominé par le deuil et l’austérité suite à la mort de son frère aîné à l’âge de 13 ans. Troisième de quatre fils, Henri est un « enfant solitaire » puis un « homme très seul » plus sûr de ses principes que de sa personnalité. Ouvert à la modernité dans tous les domaines et surtout à l’avant-garde artistique, il sait ne pas être servile à la mode. Toutefois sa carrière polyvalente ne s’achève dans aucun domaine. Sur l’œuvre caractérisée par « la précision, la cohérence et le respect de la nature », la préfacière conclut : « Affirmer qu’il n’avait pas le sens du patrimoine, comme certains le prétendent, n’a pas de sens. C’est un certain sens de l’irrationnel qui lui a fait défaut. » 
L’œuvre d’Henri Eddé s’inscrit historiquement dans la période qui va de la fin du mandat français à la guerre de 1975, une époque qui voit Beyrouth prendre « son caractère moderne de cité internationale », note el-Hourany. Il est même un des acteurs majeurs du passage, trouvant comme d’autres collègues, dont Pierre el-Khoury, désuètes l’architecture traditionnelle et les innovations mandataires. L’heure après les deux guerres mondiales est au rationalisme et au fonctionnalisme des Gropius, Le Corbusier, Mies Van der Rohe… Pour Eddé, la modernité doit servir à résoudre des problèmes réels. « Il s’agit, à chaque fois, d’un ensemble d’ouvertures conçues en fonction de toutes les opportunités qu’offre un site. »

Respectueux de la nature entourant la ville de Beyrouth au point de toujours chercher à y intégrer ses maisons (Hazmieh, Yarzé, Baabdate…), soucieux d’utiliser des matériaux locaux et de les valoriser en harmonie avec l’espace interne et externe, Eddé n’est pas sans trouver une synthèse de l’Orient et de l’Occident sous l’autorité d’une cohérence et d’une précision « cartésiennes ». 

En feuilletant et en lisant cet ouvrage, on est heureux de découvrir ces maisons disséminées, invisibles à partir de la route. Leur attrait reste entier. Chaque détail est une composition de l’intelligence. Henri Eddé vient de récupérer son patrimoine. Que les maîtres d’œuvre en soient loués.


 
 
 BIBLIOGRAPHIE 
Henri Eddé : Architecte moderne de Joseph el-Hourany, éditions de l’Alba, 2019, 215 p.


 
 
 
Maison Warde 1963, D.R.
Pour Eddé, la modernité doit servir à résoudre des problèmes réels.
 
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