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Essai
Présumés coupables
Du 17 août 1792 au 31 mai 1795, le Tribunal révolutionnaire a tranché le cas de 4021 suspects, sur base de simples soupçons, plongeant ainsi la fleur de lys et le bonnet phrygien dans un même bain de sang.

Par Lamia el-Saad
2019 - 09


Ce couac de l’Histoire s’explique en partie par le fait que, pour la première fois en France, « des individus n’appartenant pas à la classe politique dominante se sont trouvés en position d’exercer le pouvoir politique » sans disposer de la préparation, de l’éducation ni de la culture commune à ceux qui, jusque-là, avaient conduit le pays. Cela s’explique aussi par le fait que, malgré l’influence de la philosophie des Lumières, il est établi que le désir d’une plus grande liberté religieuse ou politique, de même que celui d’une plus grande égalité entre les classes sociales, bien qu’importants, furent en réalité « secondaires ». Ce qui a conduit l’Ancien Régime à sa perte fut une « crise financière et alimentaire sans précédent » succédant à une série d’hivers très rudes et de mauvaises récoltes.

La période appelée Terreur débute avec la création du Tribunal révolutionnaire. Futur rédacteur de la Loi des suspects, Cambacérès propose de créer un Tribunal révolutionnaire « sans avocat ni appel, juste des juges et leur intime conviction ». Cette proposition ne faisant pas l’unanimité, Danton, brillant orateur, monte à la tribune : « Le salut du peuple exige de grands moyens et des mesures terribles… Soyons terribles pour éviter au peuple de l’être. »

Le Tribunal criminel extraordinaire (c’est ainsi qu’il se nomme d’abord, il ne prendra son nom définitif que quelques mois plus tard) avait pour objectif « le jugement et la condamnation de toute entreprise contre-révolutionnaire, de tout attentat contre la liberté, l’unité, l’indivisibilité de la République, la sûreté intérieure et extérieure de l’État, et de tous les complots tendant à rétablir la royauté ou à établir toute autre autorité attentatoire à la liberté, à l’égalité et à la souveraineté du peuple ». Le personnage central de ce tribunal était l’Accusateur public : Fouquier-Tinville. Il était chapeauté par le Comité de salut public, essentiellement composé de Montagnards et où les Girondins étaient pratiquement absents. En juillet 1793, Danton, jugé trop indulgent, en fut exclu. Accusés de modération, Danton et Camille Desmoulins furent exécutés après un simulacre de procès. Il en fut de même pour les Girondins.

Quant à Robespierre, « l’Incorruptible, l’homme au petit carnet », cumulant presque tous les pouvoirs, il régnait sur les Jacobins, le Comité de salut public, la Convention, la Montagne, la police et le Tribunal révolutionnaire. Mais « son autorité devenue despotisme, son intransigeance devenue raideur, sa rigueur devenue intolérance (…) ont fini de le rendre insupportable aux yeux de beaucoup ». 

Il fallait frapper les indulgents mais aussi les « exagérés » ; ce qui explique l’inexorable chute de Robespierre, Couthon, du si mal nommé Saint-Just et de Fouquier-Tinville lui-même… Cette « justice » avalera ceux qui l’ont conçue.

S’il y eut des accusés célèbres tels que Charlotte Corday, Olympe de Gouges, Madame Roland, Philippe-Égalité, Marie-Antoinette et Louis XVI… ce tribunal a surtout condamné des anonymes parmi lesquels un grand nombre de « pauvres types qui n’ont fait de mal à personne ». À l’apogée de la Terreur, des innocents furent « exécutés à tort pour une erreur de transcription, pour une homonymie ou parce que le dossier ne porte pas de prénom et qu’alors on envoie à la mort le fils à la place du père, ou le contraire ». 

Cette anomalie de l’Histoire sera lourde de conséquences puisque, créant un précédent, elle servira « d’exemple à de nombreux procès politiques de masse du XXe siècle ». Qui mieux qu’un juriste aurait donc pu étudier ce phénomène ? Emmanuel Pierrat est avocat au Barreau de Paris, conservateur du musée du Barreau de Paris, ancien membre du Conseil national des Barreaux et ancien membre du Conseil de l’Ordre. Il est également l’auteur de plus d’une centaine d’ouvrages juridiques et de romans…

À travers le prisme du « Tribunal de la Terreur », il analyse et restitue tout un pan de l’Histoire de France (de la Révolution au coup d’État de Napoléon) sans rien omettre : l’insurrection des Chouans, le martyr de la Vendée, la profanation des tombeaux des rois à Saint-Denis, la déchristianisation (destruction d’églises, de calvaires, de croix, crémation de livres religieux, massacres de prêtres…), la défense d’idées nouvelles, de grandes et belles idées au nom desquelles les pires atrocités furent commises…

 
 
BIBLIOGRAPHIE 
Le Tribunal de la terreur d’Emmanuel Pierrat, Fayard, 2019, 294 p.

 
 
 
D.R.
 
2019-10 / NUMÉRO 160