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Essai
Hitler, touché, coulé
Le désintérêt d’Hitler pour sa Kriegsmarine est certainement l'un des facteurs qui ont mené son entreprise militaire à sa perte.

Par Hervé Bel
2019 - 09


Comme Napoléon – la comparaison s’arrête là ! –, Hitler connaît peu la stratégie maritime. Le (faible) rôle qu’il fera jouer à sa marine pendant la dernière guerre mondiale fait que le sujet est moins connu. Aussi ne peut-on que se féliciter de la parution de Hitler et la mer d’Emmanuel Brezet (auteur, entre autres, d’une biographie sur Dönitz).

Le désintérêt d’Hitler pour sa marine tient à plusieurs facteurs, et d’abord à ce qu’il n’a pas oublié que la guerre maritime à outrance, initiée par le Kaiser, avait finalement entraîné l’intervention des États-Unis dans la guerre 14-18 et précipité ainsi la défaite germanique. Il sera donc longtemps prudent quant à faire intervenir massivement sa marine dans l’océan atlantique.

Par ailleurs, sa vision de l’avenir de l’Europe est simple, voire naïve : l’Allemagne, pense Hitler, dirigera le continent européen, tandis que la Grande-Bretagne règnera sur les mers et sur ses colonies, comme si cette dernière pouvait renoncer à son sacro-saint principe de l’équilibre européen. Il sera en outre longtemps convaincu que l’Angleterre ne peut que s’entendre avec lui puisque les Anglais sont racialement égaux aux Allemands.

Jusqu’en 1940, Hitler ménage donc l’Angleterre. En1935, il signe avec elle un traité où il accepte la limitation de sa flotte à 35% de celle des Anglais. Traité qu’il respectera avec des arrière-pensées pour le futur. Il a parfaitement compris que la puissance terrestre ne peut se concevoir « sans une marine de guerre digne de considération ». Mais ce faisant, comme la construction des navires prend énormément de temps, l’accord signé avec les Anglais limite de facto à moyen-terme ses capacités qui lui feront défaut le moment venu.

Lorsque la guerre éclate, la seule possibilité de combats offensifs est donc l’attaque des navires de commerce sur laquelle il est, comme on l’a vu, réservé, d’autant que sa marine a des moyens relativement modestes face à la Royal Navy, bientôt appuyée par les Américains qu’il ne veut absolument pas provoquer.

Autre élément fondamental, Hitler ne pense qu’à la Russie. Alors que, dès 41, l’amiral Reader tente de le convaincre qu’un rapprochement avec la France est indispensable pour dominer la Méditerranée et assurer la sécurité de son flanc sud constitué par le Maghreb et l’Afrique sub-saharienne, le Führer s’en tient à un refus poli, restant méfiant vis-à-vis des Français, même après Mers-el-Kebir où la flotte française a pourtant résisté aux Anglais. Son idée est que la guerre ne se joue pas sur ce front, mais bien en Russie. Une fois le sort de cette dernière réglé, il se fait fort d’amener l’Empire britannique à résipiscence.

L’entrée en guerre du Japon et des USA n’entraîne aucune modification fondamentale de sa politique maritime, malgré les demandes et réflexions que l’amiral Reader ne cesse de lui adresser. La marine allemande prône, tant qu’il est temps, une intervention nippo-allemande. « Une menace sérieuse ne pouvait venir que de l’océan indien, dont le Japon avait parfaitement compris l’importance pour les Anglo-Saxons. Une offensive japonaise (…) en direction du golfe d’Aden et du golfe Persique aurait des conséquences décisives sur le développement de la guerre. »

Mais Hitler souhaite avant tout que les Japonais interviennent contre l’URSS, ce qu’ils ne feront jamais, ayant déjà fort à faire ailleurs. Par la voie diplomatique, ils conseilleront même à Hitler de signer un traité avec Staline. Les Japonais ne seront jamais les alliés dont il rêvait.

Quand on lit ce livre, on est frappé par la richesse des réflexions de la marine allemande qui, à rebours des conceptions d’Hitler, ne cesse de recommander une autre façon d’envisager la guerre. Assiéger l’Angleterre en s’alliant aux Français en Méditerranée, organiser une percée vers l’Asie pour toucher les Indes britanniques… toutes ces propositions (il y en a d’autres) sont chaque fois acceptées par Hitler, mais reportées sine die, jusqu’à la victoire sur la Russie qui, les mois passant, devient de plus en plus hypothétique.

Dans ce contexte, la construction de navires et de sous-marins sera donc toujours sacrifiée au profit des armes terrestres. De fait, la marine est le parent pauvre et ne joue qu’un rôle mineur dans la stratégie hitlérienne essentiellement continentale. Reader ne s’y résigne pas jusqu’à sa démission.

L’amiral Dönitz qui lui succède en 1943 n’a pas son étoffe. Fasciné par Hitler qu’il craint, il renonce à être une force de proposition, pour entrer dans les idées de son chef, lequel ne croit plus à l’efficacité des navires de surface, mais seulement à celle des sous-marins qui, face à l’amélioration des techniques de détection des alliés, ne serviront pas à grand-chose. 

Mais Hitler ne voit plus rien. Il apprécie Dönitz pour son caractère entièrement soumis, et ce sera lui qu’il désignera comme son dauphin (Dönitz sera condamné à 10 ans de prison au procès de Nuremberg).

En 1945, alors que les Russes sont en Prusse, la guerre est perdue. Les navires allemands servent d’appui aux forces terrestres et joueront un certain rôle dans l’évacuation de soldats et de civils. 

Au total, cette étude est très stimulante. Elle montre clairement que, malgré les conseils avisés de sa marine, Hitler a perdu la guerre en raison de ses préjugés. S’il n’avait pas été « handicapé » par sa conception raciale qui l’a conduit à ménager les Anglais et attaquer trop tôt les Russes jugés inférieurs, puis à refuser une collaboration franche avec la France, sans doute l’histoire se fût terminée beaucoup moins bien. En nous éclairant sur le rôle de la marine allemande, Hitler et la mer met le doigt sur les défauts ontologiques de la stratégie allemande. Malgré ce qu’on en a dit, elle n’avait aucune ampleur mondiale et se trouvait dès le départ condamnée à l’échec.


 
BIBLIOGRAPHIE  
Hitler et la mer de François Emmanuel Brezet, Perrin, 2019, 350 p.

 
 
 
D.R.
 
2019-10 / NUMÉRO 160