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Essai
Jean Guilaine, avant l'histoire


Par Henry Laurens
2019 - 09


J’ai eu le bonheur d’avoir été le collègue de Jean Guilaine pendant quatre ans au Collège de France et d’avoir suivi régulièrement ses publications à destination d’un grand public cultivé. À un peu plus de quatre-vingt ans, il nous livre ses Mémoires, ou plutôt il égrène un certain nombre de souvenirs, soit directement personnels, soit académiques et scientifiques. Son histoire personnelle recoupe celle d’une discipline, la protohistoire dont il est le maître incontesté.

Cette discipline étudie la période forte de plusieurs millénaires qui ont conduit nos lointains prédécesseurs de la sédentarisation et de la constitution des sociétés villageoises aux premiers États. En Méditerranée orientale, foyer de départ du néolithique, elle s’étend de moins 12 000 à moins 3000. En Occident, elle commence vers moins 10 000 pour aller vers moins 600, c’est-à-dire la fondation de Marseille. La néolithisation de l’Europe est donc décalée et est venue de l’Est méditerranéen, non pas de façon continue comme on l’a longtemps cru – les sédentaires remplaçant les chasseurs-cueilleurs –, mais de façon saccadée, avec éventuellement des phases de régression comme les fouilles récentes et les progrès dans la datation l’ont montré.

Ce sont des sociétés anonymes que Jean Guilaine étudie du fait qu’elles n’ont pas d’écriture. Nous ne connaissons pas les noms qu’elles se donnaient et ce qui nous reste d’elles sont des lieux fouillés et des objets. Le protohistorien qu’il est s’est toujours abstenu de spéculer sur une éventuelle appartenance linguistique ou raciale des populations concernées. Il n’aborde pas ainsi la question de l’existence ou non des Indo-Européens.

L’auteur est né dans un milieu modeste peu d’années avant le déclenchement de la Seconde Guerre mondiale à Carcassonne. Il a aussi connu la vie de village, celle d’une France rurale qui allait très bientôt disparaître. Il a éprouvé les dures privations du temps de guerre. Après l’occupation de la zone dite libre à la fin 1942 s’y sont ajoutés les dangers de l’occupation et de la lutte des Allemands contre les maquis. Les premières années d’après-guerre voient le maintien du rationnement, mais sont aussi l’occasion d’un vaste défoulement festif.

Bon élève, l’auteur fait une scolarité heureuse au lycée de Carcassonne jusqu’au baccalauréat. À 17 ans, il commence ses études supérieures à Toulouse grâce à une bourse. Deux caractéristiques majeures marquent le temps de sa jeunesse : la découverte très tôt d’une vocation d’archéologue protohistorien qui l’amène à signer ses premiers articles, encore étudiant, et une formation qui se déroule intégralement en terre occitane, très riche en fouilles protohistoriques. Pour soulager ses parents, il passe très tôt l’agrégation d’histoire et enseigne dans des lycées de la région.

Dès 1963, il est recruté au CNRS. Il est alors pris d’une sorte de boulimie de recherches. Il élargit progressivement son domaine à l’ensemble de l’Occident méditerranéen et intègre les approches environnementales. Il consacre de très belles pages au travail dit de terrain, mais est aussi soucieux de perspectives plus larges : le néolithique est ainsi conçu comme un phénomène d’anthropisation du milieu naturel. Il défend l’idée qu’aucune période n’est supérieure aux autres : on s’intéresse trop à la période romaine alors que c’est entre le VIe et le Ier millénaire qu’a été créé le monde rural qui a fait la France.

Il évoque ensuite ses recherches en Espagne, en Italie, dans les Balkans jusqu’à Chypre avec quelques escapades en Asie et en Amérique tout en parcourant le cursus des fonctions académiques jusqu’au Collège de France et l’Académie des inscriptions et des belles-lettres. Le tout montre des capacités de travail hors de commun (fouilles, compte-rendu, publications, gestion de la recherche).

Son esprit de synthèse se retrouve dans la dénonciation du mythe d’un âge d’or paléolithique : autant que l’on puisse le déduire des vestiges des chasseurs-cueilleurs, la violence existait déjà entre les êtres humains et le néolithique a vu apparaître ceux qui deviendront des guerriers.

Au fil de ces pages, le lecteur deviendra un familier de ce grand savant et de ce grand monsieur. Il ne pourra que s’en féliciter.
 
 
 
BIBLIOGRAPHIE  
Mémoires d’un protohistorien, La traversée des âges de Jean Guilaine, Odile Jacob, 2019, 480 p.

 

 
 
D.R.
C’est entre le VIe et le Ier millénaire qu’a été créé le monde rural qui a fait la France.
 
2019-10 / NUMÉRO 160