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Essai
Néron, une vocation contrariée


Par Hervé Bel
2019 - 08


Voyant venir à lui un serviteur pour lui faire signer la condamnation à mort de deux brigands, l’Empereur soupire : « Comme je souhaiterais ne pas savoir écrire ! ». Quelques années plus tard, il fait exécuter sa mère, sa femme, son frère, et tant d’autres. Entre ces deux faits, il y a un même homme, Lucius Domitius Ahenobarbus (barbe rousse), plus connu sous le nom de Néron (37-68 ap. J.-C.), dont Catherine Salles, professeur de langue et de civilisation latines à l’université de Paris X, dans sa belle biographie publiée chez Perrin, relate l’existence en essayant d’être la plus objective possible. Comme elle l’écrit dans son introduction, il s’agit d’expliquer et non pas de justifier, car « tout n’a pas été négatif dans la carrière de Néron ».

Ce n’est certes pas la première biographie à tenter de « réévaluer » Néron, mais on a là, en 208 pages, un portrait « à jour ». Les sources écrites sont connues depuis longtemps, ainsi que leur caractère très partial (Tacite, Don Cassius, et Suétone). La présente biographie s’attache à lire entre les lignes, en utilisant de multiples références quant aux mœurs des Romains ou la fascination de Néron pour l’Orient, et la Grèce en particulier.
Eduqué par Sénèque, Néron sera d’abord, on l’oublie souvent, un empereur respecté et sage, clément. « À l’opposé de ses prédécesseurs, il refuse d’être appelé "imperator", titre trop lourd pour un adolescent qui n’a jamais eu l’occasion de se confronter à des épisodes militaires. » Il réduit les impôts et moralise la vie politique. Il sera longtemps aimé par le peuple dont il essaie de soulager la misère. Sur le théâtre extérieur, il recherchera la négociation plutôt que la guerre. Plus tard, l’empereur Trajan lui-même estimera que les cinq premières années du règne de Néron ont été « l’un des meilleurs moments de l’histoire de l’Empire ».

Il s’intéresse aux sciences, à l’architecture et aux chefs-d’œuvre de l’art hellénistique qu’il fait assembler dans ses palais. Mais surtout, il adore la musique et la poésie. Il a composé des poèmes dont la postérité n’a conservé qu’un seul vers (cité par Catherine Salles). À la fin de sa courte vie, une de ses plus grandes joies sera de visiter la Grèce et de participer aux concours artistiques (qu’il gagnera tous, bien évidemment). Il y a quelque chose de très touchant à découvrir cette passion véritable, ardente, qu’il éprouvera toute sa vie. Néron veut être reconnu par ses pairs artistes.

Plus généralement, on discerne en lui une soif terrible d’être aimé et un désarroi affreux dès qu’il se sent menacé. De là peut-être, la face sombre de Néron. Sa mère Agrippine ne l’a jamais aimé. Elle ne s’est intéressée à lui qu’à partir du moment où, ayant épousé son oncle, l’empereur Claude, elle a pu envisager qu’il devienne empereur. Autour du jeune homme, ce n’est que traîtrises, débauches et assassinats. Agrippine fait empoisonner Claude après que celui-ci a adopté Néron. Il faut lire comment elle se débrouille pour écarter Britannicus de la succession et faire désigner son fils au principat. Elle entend avoir sa part du pouvoir. Elle est envahissante, impérieuse. Au fond, Néron est faible et en souffre.

Tant que l’influence de Sénèque perdure, il reste sage. Puis tout change quand il comprend qu’il est le maître du monde, le « Cosmocrator ». Pas de limite à son pouvoir et à la volupté dont la soif le possède. Tombé amoureux fou de Poppée, il finit par faire assassiner sa femme Octavie, fille de Claude et de Messaline. Plus rien ne peut l’arrêter dans ce monde où la cruauté est la règle. Il se met à dépenser sans compter, grevant les finances, ruinant les nobles qui commencent à grogner.

Au fur et à mesure, il échappe à l’influence de sa mère toujours plus vindicative et qui, sentant qu’elle perd son pouvoir, en arrive à soutenir Britannicus contre lui. On a dit que Néron, inquiet, a fait empoisonner ce dernier. Mais rien n’est moins sûr comme le démontre Catherine Salles. Il finit par faire exécuter sa mère, sans cependant que l’on éprouve pour elle un tant soit peu de sympathie.

Reste l’incendie de Rome. Le livre de Catherine Salles montre bien que Néron n’est pas à l’origine de cette catastrophe qui détruisit le centre de Rome et d’abord quelques-uns de ses palais. Quand l’incendie se déclare, il est à cinquante kilomètres de là. Sitôt prévenu, il se précipite. Il fait appel à l’armée pour combattre le feu et reste à ses côtés pour l’encourager. Il ouvre des refuges pour les victimes. La légende selon laquelle il est à l’origine de l’incendie naît sans doute de la manière utilisée pour l’éteindre. « On recourt alors à la technique de la "part du feu", en aménageant en avant des flammes un espace libre où l’incendie ne pourra plus se propager. » Cette technique étant peu connue des Romains, la démolition des maisons entretient la rumeur selon laquelle l’Empereur détruit la ville pour pouvoir piller les demeures anéanties. Pour éloigner les soupçons, Néron accuse les chrétiens qui ne l’oublieront pas.

Il finira misérablement, obligé au suicide, dans une demeure d’un de ses affranchis. « Quel grand artiste meurt en moi ! » s’exclame-t-il, pathétique, en ce dernier moment, fidèle néanmoins à sa passion pour l’art.

De l’ouvrage de Catherine Salles se dégage le portrait d’un empereur qui n’est plus seulement le fou sanglant de Quo vadis ?. Il n’était qu’un homme, placé dans des circonstances exceptionnelles, dans un monde qui n’a rien à voir avec le nôtre. À défaut de l’excuser, on le comprend mieux.


 
 
BIBLIOGRAPHIE 
Néron de Catherine Salles, Perrin, 2019, 288 p.

 
 
 
D.R.
Autour du jeune homme, ce n’est que traîtrises, débauches et assassinats.
 
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