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2019-09 / NUMÉRO 159   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Djeddah vue par...


Par Henry Laurens
2019 - 05


Louis Blin a d’abord été chercheur avec une prédilection pour les sujets plutôt économiques, puis est entré dans la carrière diplomatique. Il a été consul général de France à Djeddah et, durant son séjour, il s’est pris d’affection pour cette ville. Cela nous vaut ce monument exceptionnel de 750 pages consacré aux récits des voyageurs français à Djeddah sur près de deux siècles et demi.

Cela représente un travail considérable de recherches et d’établissement des données : 208 extraits de taille inégale ont été sélectionnés et commentés, ce qui impliquait aussi d’en retrouver les auteurs. Cette petite ville, une vingtaine de milliers d’habitants au XIXe siècle, était ouverte aux commerçants européens, mais ces derniers n’avaient pas le droit de pénétrer à l’intérieur du fait de la proximité de La Mecque. Sa principale activité économique était d’être le port de passages des pèlerins à destination des villes saintes et, au XVIIIe siècle, d’être le lieu de transbordement du café du Yémen à destination de Suez et de là au reste du monde. 

Le prestige de la ville résidait aussi sur la présence du tombeau d’Ève, la grand-mère supposée de l’humanité, évidemment un cénotaphe. Cela expliquerait le nom de la ville.

Les premières mentions en français viennent plutôt des nomenclatures des dictionnaires et des géographies universelles. Le temps de la découverte commence vraiment en 1807 et s’étend sur un demi-siècle. Les relations de voyage se multiplient. Les Européens peuvent y résider de façon permanente au moment de l’administration dite égyptienne de Mohammad Ali. Une agence consulaire française est établie en 1840.

L’auteur donne plusieurs relations de ce que l’on a appelé le massacre de Djeddah du 15 juin 1858 contre les consuls européens, dont une par Alexandre Dumas lui-même, texte totalement exhumé. Brièvement de 1859 à 1864, la ville devient un sujet littéraire avec, entre autres, un grand poème de Victor Hugo.

À partir du milieu des années 1860, la navigation à vapeur devient de plus en plus importante et le trafic maritime s’intensifie avec l’ouverture du canal de Suez en 1869. Il en résulte un accroissement considérable du nombre de pèlerins et du risque sanitaire provoqué par les épidémies, en particulier le choléra. Les descriptions de cette période portent avant tout sur cette question et sur les traits habituels des relations de voyage.

Le début du XXe siècle voit un certain essor économique de la ville. Les voyageurs évoquent l’importance du commerce européen, la question du pèlerinage et le rôle politique que pourrait jouer le chérif de La Mecque.
Les dernières périodes portent sur la révolte arabe de 1916 et le rôle politique des hachémites, puis sur la conquête saoudienne de la ville en 1926. Après 1926, c’est le journalisme littéraire qui l’emporte avec des gens comme Paul Nizan, Berthe Georges-Gaulis, Albert Londres.

De tous ces extraits, celui qui m’a le plus impressionné est celui de Fulgence Fresnel, le grand arabisant et premier représentant consulaire de la France. Il décrit magnifiquement l’expérience du voyageur et celle de l’orientaliste : 
« Les personnes qui ont séjourné en Orient et vécu longtemps de la vie orientale éprouvent rarement le besoin de révéler cette vie-là au monde européen. Au contraire, les voyageurs qui ne font que passer décrivent tout ce qu’ils voient, répètent tout ce qu’ils entendent et font des livres. Pas de touriste qui ne revienne avec un journal rempli d’observations curieuses. Cette différence peut, je crois, s’expliquer ainsi : lorsqu’on est resté quelque temps en Orient, que la sensation d’étrangeté s’est émoussée, que l’on est bien revenu de toutes les émotions d’étonnement, d’admiration, d’effroi ou de dégoût, et que l’on commence à causer familièrement avec les gens du pays, on entre peu à peu dans un ordre de choses si différent de l’ancien, que l’on ne sait plus comment traduire dans la langue de la mère patrie les nouvelles sensations que l’on éprouve et les nouveaux jugements que l’on porte. »

Louis Blin, par ce grand travail d’érudition, nous donne un magnifique instrument de travail et de compréhension qui permet de voir la multiplicité des regards français et occidentaux et l’ampleur des changements récents de cet univers que certains croient toujours immuables. Qu’il en soit remercié.
 
 
 
BIBLIOGRAPHIE   
La Découverte de l’Arabie, par les Français. Anthologie de textes sur Djeddah, 1697-1939 de Louis Blin, Geuthner, 2019, 788 p.
 

 
 
D.R.
 
2019-09 / NUMÉRO 159