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Essai
Pierre Laval, le traître dans le miroir de la France


Par Henry Laurens
2019 - 02
Il existe deux sortes de biographie historique sérieuse. La première consiste en un portrait psychologique relativement succinct qui est surtout composé d’affirmations dont le lecteur ne dispose des sources. Souvent c’est d’ailleurs la reprise d’idées venues des prédécesseurs. Le lecteur historien reste souvent sur sa faim, désirant en savoir plus sur tel ou tel épisode mentionné. La seconde, au contraire, est un travail long et détaillé comprenant tout aussi bien les difficultés d’accès aux sources que la description complète de telle ou telle activité du personnage.

Les 1200 pages de la biographie de Laval par Renaud Meltz appartiennent à ce deuxième genre. C’est un travail exhaustif qui sera pour longtemps une référence sur quelqu’un devenu le traître par excellence dans la mémoire collective française. 

On est fort loin de l’hagiographie voire de la simple réhabilitation. Ce n’est pas un monstre, mais un homme qui a pris des décisions monstrueuses. La trajectoire est étonnante. Né dans un milieu modeste et rural en Auvergne en 1883, Laval restera toujours attaché à sa petite patrie. Il connaît l’ascension sociale d’un boursier et d’un pion dans les établissements scolaires de la IIIe République. Il passe une licence en droit, devient avocat et député socialiste connu pour son pacifisme radical. Refusant toute culture littéraire, il se conçoit comme fils du peuple devant à lui-même toute son ascension sociale. Se posant comme non doctrinaire, il ne finit par croire qu’à son jugement personnel. Il passe ainsi de l’extrême-gauche à une droite de moins en moins modérée. Refusant la scission du congrès de Tours en 1920 entre socialistes et communistes, il devient un indépendant ce qui lui permet d’entamer une carrière ministérielle. Maire d’Aubervilliers en 1923, il conserve un ancrage populaire et pratique le clientélisme municipal. En même temps, son affairisme lui permet d’acquérir une belle fortune. 

Il devient une personnalité nationale réputée pour son « bon sens ». Il devient chef de gouvernement ou ministre des Affaires étrangères au début des années 1930 au moment de la crise économique mondiale et de la montée des périls. C’est là où il trouve ses limites : « Laval ne vise pas une paix organisée collectivement ; il désire une paix de neutralité comme si la France était une grosse Suisse. C’est par sa prospérité intérieure, ses qualités domestiques qu’elle doit être respectée. Elle n’a pas de modèle à propager, de valeurs à défendre. Provinciale, sa politique étrangère vise l’entente de la France avec ses voisins, quels que soient leurs régimes politiques. »

Pour les dictateurs, Hitler, Mussolini ou Staline, il apparaît comme un idiot utile parce qu’il ne comprend rien à la logique de leurs régimes. Ce qu’il prend pour de la diplomatie est un mauvais maquignonnage. En matière économique, il suit le conformisme de son temps menant une politique de déflation qui ne fait qu’aggraver la crise.

Le Front populaire le ramène dans l’opposition. Il rumine sa vengeance et s’éloigne de l’idée républicaine. Il apparaît comme le chef de file des pacifistes et se rapproche du maréchal Pétain. 

La défaite le ramène au pouvoir. Près de la moitié de l’ouvrage est consacrée à la période de la guerre. Il est le fossoyeur de la IIIe République et le parrain du nouvel État français. La France ayant perdu la guerre doit gagner la paix grâce à la politique de collaboration. Il est le destructeur de l’État de droit et des libertés. Il protège des individus, mais sacrifie les juifs étrangers d’abord, ensuite français. Il n’y a aucune animosité chez lui, mais il est bien au courant de l’extermination.

Lors de son procès à la Libération, il ne comprend pas ce que lui est reproché : « Ceux qui assistent au procès regardent Laval comme un monstre. Sa laideur fait signe, plus que jamais. C’est une sorte de cauchemar national, la haine collective de soi que les Français observent avec une fascination malheureuse ; ses saillies, ses succès oratoires leur permettent de voir briller, au fond de leur mauvaise conscience, quelque raison de s’aimer, encore. »

L’ambition de l’auteur était de montrer qu’écrire la vie de Pierre Laval, c’est aussi réécrire l’histoire de la France de la première moitié du XXe siècle, s’égarer dans un univers matériel et mental qui n’existe plus. Ce projet est pleinement réussi et le lecteur ne doit pas s’effrayer de la longueur de l’ouvrage, l’auteur a su y pallier par un ton vif avec beaucoup de bonheurs d’écriture. Le lecteur y trouvera bien des plaisirs et des enrichissements personnels.

 
 BIBLIOGRAPHIE 

Pierre Laval, un mystère français de Renaud Meltz, Perrin, 2018, 900 p.
 
 
 
D.R.
Laval apparaît comme le chef de file des pacifistes et se rapproche du maréchal Pétain.
 
2019-02 / NUMÉRO 152