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2019-01 / NUMÉRO 151   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Essai
Les sociétés arabo-musulmanes à l'épreuve de la virilité


Par Oliver Rohe
2019 - 01


Cet essai ambitieux, dont il n’est possible ici que de schématiser les longs développements, emprunte à plusieurs disciplines du savoir pour analyser les relations de pouvoir dans le monde musulman à l’aune de la question du genre. Le livre écarte d’emblée le biais géopolitique par lequel sont le plus souvent abordées les sociétés arabes pour privilégier l’exploration de la virilité en tant que principe fondateur du politique. Soit-elle négative, bêtement construite en opposition au féminin qu’elle réduit à la faiblesse et à la duplicité, ou au contraire affirmative, synonyme de désir, de volonté de puissance, de dépense pure et de pulsion de vie, la virilité ne régit pas seulement les rapports entre les sexes, entre les hommes, entre les hommes et leur image, mais aussi entre les hommes et leur gouvernement.

La réflexion de Nadia Tazi commence par le désert, quand l’essentiel de la vie d’homme et des conventions sociales s’articulait autour de l’honneur – défi à la mort, bien le plus précieux dans un espace qui empêche toute autre appropriation. La virilité du désert, c’est la préservation de ce bien plus estimable que la vie, c’est la gloire du nom, la souveraineté absolue sur soi et de soi parmi et contre d’autres souverainetés plus ou moins égales, sa manifestation inlassable par la violence de l’exploit guerrier, l’esprit de corps ou l’hospitalité, par le chant et la poésie. Un tel régime de virilité, dans un tel milieu naturel, se confond à un état de guerre permanent, ouvert ou latent, à l’image de l’état de nature dont parlent les philosophes du contrat. L’islam, s’il a bénéficié dans son expansion formidable de cette dépense bédouine, apparaît précisément comme un remède à la condition du désert. Une possibilité de fondation. Par le respect des préceptes religieux et l’imitation du Prophète, la virilité (querelleuse à mort, oppressive du féminin) cède à la masculinité (modération, acceptation du féminin) ; en termes politiques, la rivalité de clans indomptables cède à un pouvoir spirituel et terrestre commun, le nomadisme sans État à la cité administrée. Cède mais ne disparaît pas tout à fait. Car cet « éthos du désert » n’est pas un moment historique révolu, une période, un prélude : c’est une potentialité continue, une hantise, qui explique la nature du problème politique auquel l’Islam cherchait à répondre : la discorde (la fitna). Conjurer d’abord la division et l’anarchie a mécaniquement exposé la société musulmane à un autre problème politique, dont l’Empire ottoman fut la scène principale, l’archétype : la déchéance inéluctable du pouvoir central quand il s’incarne dans l’unicité absolue du Sultan – quand le pouvoir devient sa chose ‒ et se replie (« se voile ») derrière la domesticité comploteuse du Sérail. Bien que modernistes et laïques, du moins à leurs débuts, les expériences nationalistes du XXe siècle ont failli parce qu’elles étaient prisonnières des pathologies du viril ; les régimes autoritaires auxquels elles ont abouti n’ont été que des survivances, des variétés de ce mal originel qui semble condamner les sociétés arabo-musulmanes à devoir choisir entre la division et le despotisme. Le projet islamiste qui s’acharne depuis à leur succéder étant moins la manifestation d’un retour de la ferveur religieuse qu’un retour du viril, qu’une restauration de la virilité ordinaire blessée par les tentatives manquées de la modernisation. Les réflexions avancées dans l’ouvrage ne sont évidemment pas toutes neuves, pas toutes exemptes de reproches (la « rue arabe » est-elle une catégorie recevable ? la rue arabe ne serait-elle pas réduite, dans les passages descriptifs de la virilité ordinaire, aux rues de Fès ? la virilité arabe n’est-elle pas aussi, parfois, la virilité tout court ? qu’en est-il des expériences, des courants et des quotidiens contestataires de cette virilité ? pourquoi aucune place ou presque ne leur est faite ?), mais elles offrent ensemble une grille de lecture à la fois large, singulière et fouillée du malheur politique arabe.


BIBLIOGRAPHIE 
Le Genre intraitable. Politiques de la virilité dans le monde musulman de Nadia Tazi, Actes Sud, 2018, 448 p.
 
 
 
© Jacques Floret
 
2019-01 / NUMÉRO 151