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2018-09 / NUMÉRO 147   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Essai
Régis Debray, le désabusé


Par Jabbour Douaihy
2018 - 09


Régis Debray commet un opus qui se désigne dramatiquement lui-même comme le dernier. Il y a sans doute des écrivains qui ont continué à publier, du moins à écrire après un recueil de confessions qui situent une vie et des idées, les leurs, dans l’histoire de leur temps. Il faut l’espérer pour le témoin capital de la deuxième moitié du XXe siècle et pour le médiologue qui s’en repent tellement c’est toujours agréable et stimulant de le lire, lui qui prétend maintenant profiter des avantages de la vieillesse : « Insouciance sexuelle, baisse des appels téléphoniques, surdité modulable selon l’interlocuteur, économie de coiffeur et d’habillement, esseulement propice à la lecture toujours remise à plus tard de Guerre et Paix. »

L’exercice de l’aveu n’est pourtant pas direct mais prend prétexte dans les conseils prodigués par l’intellectuel à son fils de seize ans dans un jeu de miroir annoncé dès la première page : « Tu me demandes quoi faire de ta vie, je me demande ce que j’ai fait de la mienne. » Dès l’entrée en matière, il annonce la couleur assumant la responsabilité de ses échecs, refusant le statut de victime et se rattachant à une génération qui n’a pas perdu une bataille, mais la guerre après avoir épousé des causes qui se sont souvent révélées pires que le mal qu’elles voulaient combattre. Reste donc à empêcher le fils de suivre le chemin du père, à arrêter la reproduction tout en sachant que toute nouvelle naissance est une rupture de la chaîne et que le parricide est la règle du jeu. Fermons donc devant lui une à une les portes promises à un jeune homme qui va choisir sa classe de bac.

D’abord le L, l’option Littérature par laquelle le paternel est passé, croyant refaire le monde au moyen des livres, la subversion par l’écrit en suivant Mallarmé (le monde aboutira dans un livre) ou Breton (invité par Trotsky à Mexico pour rajuster le genre humain) pour en arriver au statut presque dérisoire d’écrivain. Mieux vaut donc éviter ce domaine presque entièrement squatté par les femmes et où la tentation de produire des œuvres écrites appelle une réponse cinglante de Mauriac : « L’œuvre est ce qui compte le moins dans le destin d’outre-tombe d’un écrivain. »

Les écrits littéraires rangés dans la cave, cherchons ailleurs, dans l’option Économique et Social qui, additionnés, donnent Politique de nos jours. Et là l’usure de l’écrit est bien plus rapide et le bilan des ouvrages du père guérillero ou géostratège, de la critique des armes à celle d’une certaine conception des droits de l’homme, auront été « des pets de lapin sur une toile cirée ». Même au poids personne n’en veut plus. Ce Parisien, tiers-mondiste prédestiné qu’était l’ami de Guevara et de Castro s’inscrira à toutes les causes indépendantistes, convaincu plus tard que le meilleur moyen de découvrir son pays était de le déserter. Mais pour son fils il ne cesse de craindre les « fièvres (politiques) génétiquement transmissibles », tout en sachant que la guérison n’est jamais facile puisque divorcer d’une lubie est toujours plus difficile que de l’épouser : « Sur l’autoroute qui conduit du Golgotha au salon de massage thaï, quand on a raté un virage, pas facile de redresser le volant. » Donc mieux vaut prévenir, et à forte dose, en appelant Shakespeare à l’aide, pour qui l’Histoire est « une fable racontée par un idiot », soulignez le mot « idiot ».
Vient après un détour par les années Mitterrand, ce « rescapé du XIXe siècle » avec une capacité redoutable d’adaptation et un conseil positif pour une fois : « Reste coach, expert, consultant, Père Joseph, troublemaker ou éminence grise » tout en sachant que la réussite se paie par les sarcasmes des « derniers de cordée » (Macron dixit). 

L’option la moins rébarbative restera les Sciences dures, les connaissances exactes avec cette apologie assez inattendue de la part d’un féru des sciences humaines : « Trotsky fait rêver et Mitterrand causer mais c’est le Smartphone qui a changé la vie, et le Container la face du monde et non le Programme commun. »

Dépôt de bilan, donc, avec de vagues regrets, beaucoup d’humour et un style enthousiaste comme il ne s’en fait plus.


 BIBLIOGRAPHIE
Bilan de faillite de Régis Debray, Gallimard, 2018, 155 p.
 
 
 
 
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