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Poésie
Majnûn : folie de l’amour, sagesse de la poésie
Majnûn Laylâ : Cette proximité immédiate avec le nom de l’aimée relève de l’inédit : elle fixe au poème – et à la folie amoureuse – un sujet unique au prénom de femme et au climat de nuit. Dans les mirages noirs et les échos de son désert intérieur, Majnûn trouve la source d’un poème infini. 

Par Ritta Baddoura
2016 - 10
La folie d’un poète et la grâce nocturne de sa muse sont des masques parfaits pour ceux et celles qu’unit l’impossibilité de l’amour dans le désert d’Arabie du VIIe et du VIIIe siècle. Qays est-il un seul ou plusieurs chevaliers du verbe, restés dans la péninsule d’origine loin du commerce caravanier prospère et surtout loin des armées lancées à la conquête du monde au nom de l’Islam, et qui atteignent à la gloire par la poésie ? La version historique diffère de celle mythique. Mais il reste que le nom de Majnûn a traversé le temps. 

« La joie brille en ses yeux pour cet amour offert :/ Auprès de mon amour aucun amour ne vaut./ Si la salive de Laylâ touchait la mer,/ Le sel disparaitrait, et douce en serait l’eau. »

La légende veut qu’un jeune homme nommé Qays Ibn al-Mulawwah tombe follement amoureux de sa cousine Laylâ, sa promise. Les familles privilégient alors les mariages préférentiels entre cousins et rien ne fait obstacle à cette union. Si Orphée perd Eurydice quand il se retourne pour la regarder sur le chemin menant hors des enfers, Majnûn perd à jamais Laylâ lorsque sa verve de poète le pousse à chanter son amour en dépit de l’interdit. Qays perd Laylâ car le code d’honneur bédouin stipule que l’union des époux doit être précédée de silence. Les différentes tentatives de réconciliation menées par des proches et par le représentant du calife de Damas restent vaines. Laylâ est forcée d’épouser un autre et quitte la tribu. Sombrant dans le désespoir et la folie, errant sur les traces itinérantes de la tribu de Laylâ, vivant parmi les animaux du désert et les vers du poème, Qays devient Majnûn Laylâ. 

« (...) Je vais où va Laylâ, et puis elle me laisse./ Telle est la vie, on se rejoint, se désunit./ J’ai, passée à mon cœur, je crois bien, une laisse :/ Laylâ me traine ainsi partout, et je la suis./ La nuit est mon chemin, mon voyage : il me semble/ Être le fou dont tout le corps se désassemble. »

Il faut saluer le travail patient et exigeant d’André Miquel qui fait le choix de traduire (son) Majnûn, « le Majnûn (qu’il) a lu, aimé » en veillant à préserver l’esprit, la sonorité et la forme classique de sa poésie dans la version française. Les poèmes sont nombreux, inégaux et certains plaident, de par la variété des angles d’approche ou du champ lexical, pour la pluralité des auteurs usant du pseudonyme de Majnûn. Les morceaux sont le plus souvent courts et gravitent sans relâche autour d’un sujet unique : Laylâ.

« Elle part… Au désert demeure un reste d’homme,/ Des vers pris dans une eau croupie, ou c’est tout comme… »

Les thématiques se répètent. L’écho lasse par moments le lecteur et contribue néanmoins à créer l’impression d’un même et long poème dont le pouls intime accède à l’épopée. L’écriture de Majnûn révèle que l’amour n’est plus affaire intime d’amoureux mais celle de toute une contrée et de toute une époque qui participent à la construction d’un genre amoureux, au moyen de conciliations ou de zizanies, de médisances ou de poésie. L’existence de Majnûn, écrit A. Miquel « est légitimée par cette sorte de vox populi qui assigne à l’Arabe du désert, en ces temps du jeune Islam, l’invention d’une façon d’aimer, jusqu’au bout, jusqu’à la mort ».

L’amour de Majnûn pour Laylâ est addiction : « (...) Je veux guérir de Laylâ par Laylâ : passion/ De vrai buveur, qui soigne son vin par le vin. (...) À tout le genre humain je préfère Laylâ,/ Tout comme, à mille mois, la Nuit, la nuit Sublime ! »

L’amour de Majnûn pour Laylâ est absolu, plus grand que celui de tout amant, plus fort que celui d’une mère pour son enfant : « Nous n’étions pas créés que mon âme déjà/ S’était prise à la tienne, et plus rien ne changea/ Lorsque l’on nous conçut, puis au temps du berceau. Tout cela vécut avec nous, grandit si haut/ Que le pacte, même nous morts, ne se rompra. (...) Une mère aime moins que je n’aime Laylâ (...) ».

Il est certainement difficile, en lisant cet ouvrage, de faire abstraction de la teneur mythique de Majnûn dans l’imaginaire collectif. On dit : Tristan et Iseult, Roméo et Juliette, la Béatrice de Dante. Seul Majnûn Laylâ fusionne avec l’aimée tel un mystique, sans besoin de particule de liaison. C’est là le cœur de sa folie. Là où paradoxalement résident sa sagesse et la source de sa poésie.

« (…) On m’interdit Laylâ ? Son pays m’est fermé ?/ Soit ! Mais la poésie… qui pourrait m’en priver ? (...) ».


 
 
 
BIBLIOGRAPHIE
Le Fou de Laylâ de Majnûn, traduit intégralement de l’arabe, présenté et annoté par André Miquel, Sindbad/Actes Sud, 2016, 512 p.
 
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