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Poésie
Par une tentative de ma part


Par Antoine Boulad
2007 - 02



Ce que l’on ressent à la lecture du dernier recueil de Sabah Zouein* est un sentiment étouffant de malaise.

Ces soixante-treize textes courts, généralement de cinq à six vers, forment une sorte de poème unique, un non-récit dont l’événement déclencheur – « Debout sur le quai de la gare, deux femmes qui se ressemblaient me fixaient à travers la fenêtre du train » – est un non-événement  et dont le lieu est absent, un non-lieu dans une ville fantomatique, dans les rues désertes du Nord, « là-bas », derrière des volets clos et puis le temps, indéterminé, « incliné » et les personnages des non-personnages dont on ne connaît rien ; il y a certes un « je » à l’esprit « brouillé » et un « nous ». Mais ils se dérobent, absents de leur destin. Comme au cinéma, L’année dernière à Marienbad où « l’instant est éternité ».

L’écriture de Sabah Zouein est circulaire. En boucle. Et c’est là où réside sa fascination. Une écriture répétitive, onirique, faite de trous blancs, une écriture lancinante qui nomme beaucoup moins les choses qu’elle ne les plonge dans la pénombre. Les textes se superposent, en spirale, avec des mots, toujours les mêmes, déjà vus et entendus, obsédants. À chaque pas, on croit apprendre quelque chose de nouveau. Mais rien ne se déroule. On revient sur ses pas ; un voile est jeté, le récit s’obscurcit et un doute poétique fondamental au sujet du monde se saisit du lecteur, un tourment de l’être comme un haut-le-cœur… « Des matinées pleines de soleil et de questionnements », « j’ignore comment… » , « ou peut-être… » , « comme si… » , « parce que je ne comprends pas pourquoi… » , « je ne me souviens plus… » …

« J’ai entendu le frottement des roues
Sur les lignes du chemin de fer.
J’ai entendu de même
Le sifflement du train
Et puis deux derniers mots. »

*
« J’ignore
Comment finit le voyage
Ou peut-être
Ne s’achève-t-il point. » 

Ce voyage, cette aventure se confond en fait avec celle de l’écriture. Au seuil du recueil, la présence énigmatique de la photo de Rimbaud constitue l’ouverture par laquelle s’insinue le premier vers du premier poème comme pour nous laisser pressentir que la poésie et la vie ne font qu’un et que, selon le poète voyant, « la vraie vie est absente ».

Puis le périple se module de texte en texte, accompagné du martèlement sourd et obsédant des rails, tels les compartiments d’un train indolent qui tourne sur lui-même et ondule entre les quais des gares, pour s’achever enfin en « mots inclinés », toujours les mêmes, répétés à l’infini, jusqu’à en perdre la mémoire, jusqu’à la perte de soi, sur cette « voie ferrée qui se sectionne en mots ». Mais le voyage, se demande la poète, se termine-t-il jamais ? Arrive-t-on jamais à destination ? L’écriture n’est-elle pas elle-même ce voyage, sans lieu ni fin qui ne mène nulle part, pas même à son point de départ ni à la mort. Contrairement au voyage initiatique ou au chemin de croix, nulle révélation ne vient illuminer la voie empruntée, nulle souffrance ne mue en rédemption. Au terme du chemin, le voyageur sans quête admet volontiers qu’il ne comprend toujours pas pourquoi il l’a emprunté !

Sabah Zouein appartient à cette race de poètes qui écrivent inlassablement le même recueil, urgence de ce qui est nécessaire, nécessité de ce qui est vital !




* Poète née à Beyrouth en 1954, Sabah Zouein a écrit ses quatre premiers recueils en français. Critique littéraire et cinématographique, elle a collaboré au journal an-Nahar entre 1986 et 2004. Ses poèmes sont traduits en sept langues.
 
 
 
BIBLIOGRAPHIE
Fi muhawala menni (Par une tentative de ma part) de Sabah Zouein, Nelson, 2007.
 
2020-04 / NUMÉRO 166