FEUILLETER UN AUTRE NUMÉRO
Mois
Année

2020-04 / NUMÉRO 166   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
CHERCHER SUR LE SITE
 
ILS / ELLES
 
LIVRES
 
IMAGES
 
Au fil des jours...
 
Poésie
Traversée de l’ombre


Par Ritta Baddoura
2007 - 03



Rédacteur en chef adjoint de la revue littéraire Europe, critique, traducteur de poètes italiens, indiens et russes, Jean-Baptiste Para éclate dans son dernier recueil La faim des ombres le cloisonnement de la page par le vertige des grands espaces. Qu’il remonte les landes de l’histoire fouettées de froid, qu’il contemple le gel d’un étang et qui craque, Para déroule des récits où les ombres ( du poète indien Mirza Ghalib, de Pouchkine, de Rosa Luxembourg, Tatiana, Iannis, l’enfant, l’aïeule, Brentano…) tirées de leur confusion, scintillent également. 
«  Le cœur de l’enfant est petit comme un œuf orné de lettres noires. »
Sur la croupe du poème, Para s’élance au large des vastes géographies : Europe, Inde, Russie, Italie, Turquie, Liban… Il se mêle aux pâturages de l’obscur et goûte aux fruits des orties.  
« La franchise du tabac amer, c’est ma haine de l’Histoire
son mufle rose, son café froidi, son puits de pestilence
Les lendemains sont jugulés
On jettera les cadavres dans un autre poème. »
Le poète ralentit le manège de l’âge et traverse de sa voix les béances des solitudes : douleur, amour, jouissance, dont il fait frémir avec une force rare le mystère.  
« Quand dans la plaine des tulipes renversées 
chaque abeille sera l’orgasme du calice. »
Cependant, la poésie de J-B Para porte pour le lecteur le risque de se heurter à l’étrange banal, comme qui se débattrait contre la surface limpide d’un cours d’eau. Il faudrait, pour infiltrer cette écriture, défaire patiemment les tresses des ombres sans pour autant s’accoutumer à l’obscurité. Il y a à errer dans les mouvements de l’écriture, sans espérer le poème. Car Para écrit dans l’attente lorsqu’il n’écrit pas l’attente du poème. 
« Ma langue est la rose fermée par où l’ombre descend. »
Para joue du silence des êtres afin que jaillisse, à l’endroit où le souffle se brise, la lumière. En revisitant ce qui a été dans le brouillard des mots jeunes et vieux, il révèle ce qui n’a pu être. Il mène le lecteur à effleurer dessus la neige, les palpitations secrètes de la mémoire. 
« Tu as plongé la main dans un bol de riz froid. 
J’ai connu sur tes doigts la première glu d’amour. »
Dans l’univers de Para où l’espérance est ce mal troublant qui rend supportable le reste des maux et engendre une attente ardente, seul le poème opère la traversée de l’ombre. Seul le poète en retient la douce clarté.

 
 
 
BIBLIOGRAPHIE
La faim des ombres de Jean-Baptiste Para, Obsidiane, 2006, 120 p.
 
2020-04 / NUMÉRO 166