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Roman
Femme d'un exil à l'autre
Elle a un peu peur de cette ville des Blancs, un territoire où tout le monde parle le français.

Par Josyane Savigneau
2019 - 12
C’est une histoire d’exil et d’identité, écrite dans un style délicat, subtil, souvent poétique. Un récit marqué par « le dérisoire tremblement des mères, leur combat perdu d’avance, résistance pathétique contre l’impérieuse tragédie de la vie ». On est au Liban, dans les années 1930 et Dounia va partir pour l’Afrique rejoindre Farid, qu’elle ne connaît pas, et dont elle va être l’épouse. Son récit alterne avec des remarques de sa fille Lamia, qui prendra la parole dans la seconde partie de ce beau Dérisoire Tremblement des femmes. Elle est alors au chevet de Dounia qui se meurt.
La Côte d’Ivoire, où Farid s’est installé en 1931, à Grand-Bassam, est pour Dounia le lieu de l’exil. Farid tient une boutique où il « vend toutes sortes de produits, cigarettes à l’unité, boîtes de tomates, conserves de sardines, bonbons colorés, assiettes en émail, chewing-gum anglais et wax hollandais ». Quand naît sa fille, Lamia, le 1er septembre 1939, elle n’a pas de lait et il faut engager une nourrice, Bintou, qui tissera avec l’enfant des liens privilégiés. Encore une dépossession pour Dounia, adoucie toutefois par la rencontre avec Rita. Elle a l’âge de l’enfant que Rita « n’a pas pu garder ». Rita lui apprend le français, facteur d’intégration dans ce pays, colonie française alors. 
Mais Farid, dont les affaires sont florissantes – il a ouvert plusieurs boutiques – veut déménager dans la capitale, Abidjan. Dounia résiste, refuse ce deuxième exil. En vain. Après des tensions dans le couple, Farid propose à Dounia de venir dans la boutique, de tenir la caisse. Elle a un peu peur de cette ville des Blancs, un territoire où tout le monde parle le français, mais finalement, elle prend plaisir à cette nouvelle aventure. Pourtant un autre exil la guette, peut-être le plus douloureux. Lamia, adolescente, s’exprime de plus en plus en français. « Ma place de mère en était déstabilisée. De plus en plus, tu t’es mise à parler en français en rentrant à la maison. Je m’énervais, criais, tentais de t’imposer notre arabe, mais rien à faire ; comment être mère quand son enfant s’exprime dans une autre langue ? »

Il est temps, justement que Lamia prenne la parole. En 1956, elle a dix-sept ans. Elle rencontre Marwan qui lui donne le livre de Frantz Fanon, Peaux noires, masques blancs. Avec lui et l’un de ses professeurs, Madame Diamant, Lamia va commencer à réfléchir à la colonisation, à la manière de « détruire l’exploitation coloniale ». Autre sujet de conflit avec Dounia, qui ne souhaite pas que sa fille s’engage, car « on n’est pas chez nous ». Elle veut « rester dans un temps immobile », rejette Marwan, un mulâtre, et n’admet pas que Lamia l’épouse. Ils sont mariés depuis six mois, quand arrive le 7 août 1960, jour mémorable où le nouveau président, Houphouët Boigny proclame l’indépendance de la Côte d’Ivoire.

Lamia attend Marwan, qui doit rentrer de voyage dans l’après-midi. Elle lui a dit avoir une grande nouvelle à lui annoncer. Elle ne sait pas que ce jour de fête va être pour elle celui d’une tragédie. Et on n’en dira pas plus ici car il faut lire ce très beau roman de Salma Kojok.

 
 
Le Dérisoire Tremblement des femmes de Salma Kojok, Erick Bonnier, 2019, 140 p.

 
 
 
 
D.R.
 
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