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2019-11 / NUMÉRO 161   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Roman
Un fils dans les paysages


Par Charif Majdalani
2019 - 08

Il est indubitable que Patrick Deville est l’inventeur d’un genre romanesque. Au sein de ce que l’on a coutume d’appeler désormais commodément la non-fiction, et depuis quelques années en France la « littérature de terrain », il s’impose par l’originalité de sa démarche, par son projet littéraire global et par la manière avec laquelle il construit chaque livre en tant que tout autonome et pourtant simultanément lié à tous les autres. 

Amazonia, son dernier ouvrage, qui doit paraître en août aux éditions du Seuil, est le septième de ce grand ensemble qu’il a décidé d’intituler de manière humoristique « le projet abracadabra ». Ce projet consiste à dresser un portrait géographique autant qu’historique du monde, depuis le milieu du XIXe siècle et jusqu’à nos jours, à travers un itinéraire allant de la péninsule indochinoise à l’Amérique latine en passant par l’Afrique. De roman en roman reviennent le récit de voyage, la description du monde et l’exploration de l’histoire récente de l’humanité dans ce moment où elle s’ouvre sur elle-même de tout côté par le fait des colonialismes, et aboutit au monde d’aujourd’hui. Si Deville décrit la géographie à partir de sa propre expérience des paysages et des lieux, l’histoire est racontée à travers l’évocation des existences souvent incroyables des hommes et des femmes qui ont précédé l’écrivain sur les lieux où il se rend ‒ hommes d’action ou de science, aventuriers, écrivains, peintres, etc. Le grand roman devillien devient ainsi « polybiographique », pour reprendre le néologisme d’un universitaire. Mais il est évident que par le choix des lieux, des hommes illustres qui les ont vus passer et à travers le récit de ses propres voyages et des milliers de rencontres qu’il y fait, Deville construit aussi progressivement une autobiographie au sens traditionnel du terme.

Tout cela évidemment est présent dans Amazonia, qui relate la traversée du continent sud américain d’est en ouest, de l’Atlantique au Pacifique. Le périple commence par une remontée du fleuve Amazone jusqu’à Manaus puis Iquitos, au Pérou, avant de se prolonger en direction de Quito puis de Guayaquil, en Équateur, et de s’achever finalement au cœur du Pacifique, sur les îles Galápagos. Tout le long du livre sont décrits les incroyables paysages amazoniens, la forêt, sa faune, sa flore ainsi que les villes qui émaillent ses bords, puis les paysages andins, ceux de la côte et enfin les îles. Mais tout cela acquiert une saisissante profondeur grâce à la relation de tous les destins individuels qui se sont fracassés contre la violence et le mystère incroyables de ces lieux. Depuis les conquistadores descendant pour la première fois le fleuve Amazone et ses affluents jusqu’aux anthropologues du XXe siècle en passant par les savants du XIXe et par tous les rêveurs, les aventuriers et les poètes perdus, c’est une histoire de folies sanguinaires, de gloires compliquées, de courages et de volonté inouïes, et de drames aussi, que raconte ce livre. Et puis aux multiples vies de découvreurs et d’aventuriers, se superposent celles, non moins romanesques et cinglées, des barons du caoutchouc, de leur triomphe et de leur ruine. Sans compter les fictions innombrables, romans ou films, à peine plus insensées que les histoires vraies, que Deville convoque tout le long de cet ouvrage, et qu’accompagne souvent l’évocation d’une multitude de rencontres avec des écrivains ou des artistes latino-américains.

Mais à ce récit d’un monde de démesure, se superpose un autre, tout à fait différent. Car Deville accomplit ce périple amazonien en compagnie de son fils, photographe et musicien de vingt-six ans. Ce dernier est au cœur du roman, et le livre décrit avec une passion retenue la relation qui le lie à son père, une relation oscillant sans cesse entre pudeur et complicité, heurts et éclats de rire, au gré des interactions avec les paysages et les hommes de rencontre. Lorsqu’ils ne dialoguent pas, même en silence, Deville observe discrètement son rejeton, prend conscience de l’immense énigme qu’il représente pour lui, comme tout fils pour son père et n’en est pas moins immensément heureux de partager avec lui ces moments. À travers ce rapport filial que la promiscuité ne compromet jamais, au contraire, celui qui s’était toujours projeté en fils fait l’expérience du retournement, de sa transmutation en figure paternelle, et médite ainsi sur le passage du temps, qu’il lie à la fin de l’ouvrage à la question de l’évolution de l’humanité. Au sein de l’hostile et immense nature amazonienne ou andine, au milieu de ces innombrables ramifications qui sont aussi celles du récit, ce dernier prend alors un ton intimiste qui, comme une ligne mélodique distincte, joue en contrepoint de la grande et folle histoire du monde.

 
 
 BIBLIOGRAPHIE
Amazonia de Patrick Deville, Seuil, 2019, 304 p.


 
 
 
© Baltel / SIPA
Deville observe discrètement son rejeton, prend conscience de l’immense énigme qu’il représente pour lui, comme tout fils pour son père.
 
2019-11 / NUMÉRO 161