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2019-07 / NUMÉRO 157   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Roman
La peur au ventre, entre les fourneaux et la table d'Hitler


Par Edgar Davidian
2019 - 07

À quoi sert la littérature si ce n’est jeter la lumière sur la réalité, même la plus cachée, la plus soigneusement enfouie dans les mémoires ou les pages de l’histoire ? Aujourd’hui un livre audacieux vient révéler la part encore plus sombre du Führer qui n’a jamais manqué de ressource pour maltraiter et torturer l’espèce humaine sous le masque glacial de sa mégalomanie et ses visées de domination planétaire.

 

En devanture des librairies un roman qui éclaire les derniers jours sombres d’Adolf Hitler, inquiet de se voir empoisonné. Alors pour parer à cette angoisse et hantise, il prend de force le service de goûteuses. À elles de toucher à la nourriture avant qu’elle ne passe dans son assiette et sa bouche !

 

Un roman historique documenté intitulé tout simplement La Goûteuse d’Hitler, signé Rosella Postorino, pour dévoiler encore davantage le sinistre visage d’un homme du pouvoir qui a décimé des millions d’êtres pour ses visions d’hégémonie.

 

Un petit mot d’abord sur l’auteure, Rosella Postorino, de cet ouvrage qui sort des sentiers battus et concilie en toute subtilité, fiction et confidences véridiques de Margot Wölk, l’authentique goûteuse allemande des plats présentés à Hitler et décédée en 2014 à l’âge de 97 ans après s’être enfuie du quartier général du tyran.

 

À quarante-et-un an, Rosella Postorino, originaire de Calabre, romancière, dramaturge et traductrice italienne (à son actif le célèbre Moderato Cantabile de Marguerite Duras) est une plume qui a grande audience en Italie et qui est entrain de conquérir l’Hexagone grâce à la traduction en français, justement de ce roman, sur les frasques du nazisme. Un roman qui a non seulement retenu l’attention du public mais aussi emporté en Italie plusieurs prix prestigieux dont Campiello, Vigevano Lucio Mastronardi, Rapallo et Pozzale Luigi Russo.

Et voilà qu’après les confidences de Margot Wölk, la vraie goûteuse allemande des plats présentés, heureuse rescapée de ce cauchemar car les autres goûteuses ont toutes été impitoyablement fusillées, Rosella Posterino a conçu l’idée de ce roman.

 

Au gré des pages de cet opus soigneusement documenté sur les années noires du nazisme et animé d’un esprit non seulement de témoignage mais aussi de dénonciation et de réflexion, on retrouve une quinzaine de femmes allemandes recrutées par la force, à raison de 300 Deutschmarks le mois (une misère pour l’époque !) pour remplir la terrifiante fonction de prévenir la mort par empoisonnement de Hitler.

 

Elles s’asseyent comme dans un lugubre gynécée, derrière une table dans un réfectoire gardé par les sbires des lieux, armés jusqu’aux dents et le regard étincelant de cruauté. Et ce n’est qu’une heure après ou plus, si l’effet du poison ou des ingrédients toxiques n’a pas opéré sur elles, qu’Hitler (tout comme Caligula ou Néron) touche à sa ration alimentaire.

 

Des femmes, la larme à l’œil, la peur au ventre, le gosier noué, placées sous les fusils des SS et l’aboiement agressif des chiens de garde, doivent vider sans lever la tête les plats qui défilent. Terrible et macabre rituel à Gross-Partsch en Prusse Orientale (aujourd’hui divisée entre la Pologne et la Russie) où les ponctuels trois repas du jour sont comme une sonnerie, un appel et rappel de la mort. Pour une dégustation où flotte constamment le parfum d’un complot fatal.

 

Retiré dans sa tanière de loup en Prusse orientale le Führer, hanté par l’idée qu’on l’empoisonne, avait rejoint dans ses agissements la cohorte de tyrans qui ont eu recours au même abject service de prévention. Le plus proche de nous est Staline qui avait pris pour goûteur un certain Spiridon qui n’était autre, selon les historiens, que le futur grand-père paternel de Vladimir Poutine.

 

Un livre qui vibre de cette atmosphère allemande de la Seconde Guerre mondiale, atmosphère délétère dont le décor s’impose comme un cadre sombre, inquiétant et vénéneux. Avec les nazis on ne discute pas, on exécute ! Et ces femmes glanées sur des terres cernées déjà par la défaite, affrontent famine, pénurie, débâcle, misère… Il ne faut pas croire que cette offre de s’attabler devant des repas à haut risque soit une aubaine pour ces infortunées car, de toute évidence, c’était leur faire un cadeau empoisonné au sens premier du terme.

 

Et c’est là où joue la baguette magique de la romancière : Rosella Postorino intervient admirablement en dévoilant que ses personnages appartiennent à une humanité manipulée jusqu’à l’esclavage, une humanité prête à tout pour la survie. Des femmes certes soumises à leurs bourreaux mais qui n’ont pas moins des moments de révolte, de solitude extrême, d’hostilité, de répulsion et de sympathies entre elles, des coups de Jarnac, une certaine tendresse ou une funeste complicité.

 

Parler et se confier, besoin humain naturel et interdit absolu en ces lieux et ce temps (qui s’étendra sur deux ans) où les goûteuses doivent juste être des cobayes.

 

Un livre qui ne chatouille pas l’émotion dans le sens de la tendresse ou du rêve mais dégage quand même une charge humaine bouleversante. Choisit-on librement sa destinée ? A quel prix la liberté et la survie ? Surtout devant un homme qui a fait capoter toutes les valeurs humaines et fait trembler l’Europe.

 

Avec ce roman dense et poignant, où l’être semble moins qu’un grain de sable, on entre dans le vif des détails des chambres encore gardées plus que les prisons… Une reconstitution historique brillante, aussi captivante que la pellicule d’un film au cinéma (on espère que l’ouvrage sera porté au grand écran et rejoindra l’inspiration de Liliana Cavani, Roman Polanski ou Alan Pakula), et dont on ne jette aucune miette.

 

Quatre cent pages à l’écriture serrée, des analyses percutantes, des dialogues qui révèlent la part secrète de l’humanité, le désarroi de vivre et surtout le portrait d’une femme au courage infini, voilà de quoi il s’agit dans ce roman touffu et prenant. Un témoignage sur une époque qu’on voudrait disparue à jamais, une dénonciation de l’abus de pouvoir qui hélas refleurit inlassablement en toute époque, tous lieux et surtout une leçon de sagesse sur la notion de l’espoir.

BIBLIOGRAPHIE

La Goûteuse d’Hitler de Rosella Postorino, traduit de l’italien par Dominique Vitoz, Albin Michel, 2019, 400 p. 

 
 
D.R.
Le Führer, hanté par l’idée qu’on l’empoisonne, avait rejoint dans ses agissements la cohorte de tyrans qui ont eu recours au même abject service de prévention.
 
2019-07 / NUMÉRO 157