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2019-08 / NUMÉRO 158   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Roman
De la vie secrète des bibliothèques du Caire
C’est l’histoire d’un fonctionnaire comme l’Égypte en produit à la chaîne, dépendant à « l’opium bureaucratique » (lecture d’Al Ahram, café, ragots, re-café, déjeuner entre collègues, re-café, jérémiades pour mieux faire valoir un travail creux, soumission à la hiérarchie, petit capital personnel permettant de se contenter d’un salaire médiocre en contrepartie d’un statut et de la monotonie qui va avec). Ou presque...

Par Fifi Abou Dib
2019 - 02


À la différence du fonctionnaire égyptien type, le jeune anti-héros de cette histoire va très vite basculer dans l’étrange et a encore envie de croire que sa vie de rond-de-cuir peut faire une différence, changer quelque chose à la fatalité administrative. 

Un matin, Chahid, employé au bureau des « biens de mainmorte » ou waqf – comprendre par là les biens légués à l’État par des particuliers souhaitant ainsi demeurer dans la mémoire des vivants – se voit assigner une curieuse mission. Il doit se rendre place Abbasseya (homonyme de l’hôpital psychiatrique du Caire) y visiter une bibliothèque et établir un rapport. La bibliothèque Kawkab Anbar porte le nom d’une femme aimée que son mari a voulu ainsi honorer à travers un sanctuaire recelant des milliers de livres et autant de traductions dans toutes les langues, même les plus rares. Kawkab Anbar est promise à une destruction imminente pour servir de station de métro. Chahid sait d’avance que le rapport qu’il est chargé d’établir ne servira pas à la sauver. Quoi qu’il rédige, son état des lieux ne sera qu’une pièce formelle de plus qui viendra épaissir un dossier à décharge prouvant que, bien que condamnée, la bibliothèque ne l’aura pas été sans défense. 

L’édifice se révèle d’emblée construit en dépit du bon sens, conçu comme un immeuble de rapport sans charme et sans fonctionnalité, mais illuminé d’une courette à ciel ouvert, « puits de lumière » où les rares lecteurs et habitués du lieu se retrouvent à l’ombre d’un arbre. Chahid y croise des êtres fantomatiques viscéralement attachés à ces rayonnages dont ils semblent connaître l’ordre secret, car rien ici ne fonctionne comme ailleurs. On songe à la Bibliothèque de Babel de Borjes, à la différence qu’aucune science ne sous-tend le rangement aléatoire que subissent les livres, tantôt classés par date de donation, tantôt par une quelconque suite de titres, de sorte qu’il est facile à n’importe quel visiteur d’en emporter ce qu’il lui plaît et impossible à un chercheur de s’y repérer. On y croise entre autres « Jean le Copiste » qui recopiait les livres à la plume avant de se soumettre à la technologie et de finir par les photographier. Ou Ali, l’ivrogne, qui semble attaché à la traduction. Ou le Dr Sayyid, prototype de l’intellectuel arabe, diplômé en cryptologie. La bibliothèque absorbe Chahid et finit par l’obséder. Dans son épuisement, il hallucine et s’imagine que le vrai secret de Kawkab Anbar est de posséder dans ses sous-sols une monstrueuse machine à traduire qui restitue les textes comme s’ils avaient été directement écrits par l’auteur dans n’importe quelle langue autre que la sienne. Certes, la lecture n’est pas fluide. On a le sentiment que l’histoire est quelque peu embrouillée par moments et la traduction suit comme elle peut. On a tendance à perdre le fil à force de digressions, mais cela ne gâche pas le plaisir d’une savoureuse description du petit peuple cairote et quelques révélations étymologiques comme l’origine du mot hanafeya (robinet en arabe).

 
 
 
 BIBLIOGRAPHIE 

La Bibliothèque enchantée de Mohammad Rabie, traduit de l’arabe (Égypte) par Stéphanie Dujols, Sindbad/Actes Sud, 2019, 176 p.
 
 
 
 
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