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2019-01 / NUMÉRO 151   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Roman
Les couturières et l’Histoire


Par Charif Majdalani
2019 - 01


Avec Bint el khiyyata (La Fille de la couturière) qu’elle vient de publier chez Naufal, Joumana Haddad se lance dans l’aventure romanesque. Et ce n’est pas un hasard si cet ouvrage raconte une histoire que la poétesse, journaliste, essayiste et militante politique porte en elle depuis toujours. Comme elle le raconte dans la postface à l’ouvrage, une part de la famille de Joumana Haddad est d’origine syriaque, réfugiée au Liban après les massacres dont cette minorité a été victime en même temps que les Arméniens au début du siècle. Et puis surtout, l’une de ses grands-mères a été l’unique rescapée d’une famille décimée lors du génocide de 1915 et porta vraisemblablement en elle jusqu’au bout, et en dépit de toutes les formes possibles de résiliences, une douleur de vivre qui la mènera au suicide, à un âge pourtant avancé. 

C’est donc à partir de ce dernier fait que Joumana Haddad construit son livre. Mais le propos en est plus ambitieux puisqu’il va porter sur quatre générations de femmes. La première, Siroun, inspirée de la figure de la grand-mère de l’auteure, naît en Arménie au début du siècle. Forcée de quitter son village avec sa mère et ses frères, elle sera témoin du massacre de ces derniers. Miraculeusement sauvée, elle est recueillie par un couple arménien d’Alep et se retrouve ensuite avec eux en Palestine où elle doit épouser un peu contre son gré un chrétien de Jérusalem. Avec lui, quelques années plus tard, elle fuit la Palestine lors de la création de l’État d’Israël et se réfugie au Liban, dans le sud du pays d’abord puis à Bourj Hammoud ensuite où, comme sa propre mère, puis sa mère adoptive, elle sera couturière. 

Ce destin de couturière transmis de génération en génération sera aussi le lot de sa fille, Missane. Mais celle-ci, qui épouse le fils d’une famille de réfugiés assyriens et dont elle se croit follement amoureuse avant de déchanter, devra aussi faire des ménages pour aider son mari, héritier paresseux d’une petite teinturerie qu’il ne fait pas fructifier. C’est dans cette condition précaire que grandit sa propre fille Chirine, qu’elle harcèle durement parce qu’elle rêve pour elle d’une vie meilleure que la sienne. Forcément incapable de comprendre que derrière la dureté maternelle réside un amour immense, Chirine se rebiffe, fait un mariage d’argent et avec elle la condition de couturière est transmuée pour devenir art et design. Chirine fonde une marque de vêtements, ouvre ses boutiques en Syrie, où elle vit avec son mari. Mais l’ennui d’un mariage d’intérêt et l’exil loin de Beyrouth où son mari ne veut plus vivre mais qui devient pour elle la ville des amours illicites, l’éloignent de sa propre fille, Jamilé, dont le destin sera encore plus funeste, au temps où la Syrie sombre dans la guerre et la violence. 

Né d’un questionnement sur la figure d’une ancêtre au destin douloureux et d’une réflexion sur les origines, le roman de Joumana Haddad décrit avec finesse l’incroyable et cruel croisement dont est issu chaque être vivant de ce coin du monde qu’est le Liban et montre combien chacun porte ici, de par ses origines multiples, une part de l’histoire terrible de la région, de ses guerres, de ses massacres et de ses déplacements incessants de populations. Mais par delà ces questionnements, Bint el-khiyyata est aussi un roman sur quatre ou même cinq générations de femmes, depuis les ancêtres en Arménie jusqu’aux jeunes filles du temps de la guerre récente en Syrie, en passant par celles du siècle dernier dans la lente transformation de leur rapport à la vie et à leur condition. Comme en contrepoint à la triste histoire de la région, la romancière analyse avec force la non moins triste condition féminine en son essence, la violence de la servitude parfois volontaire des femmes, les difficultés de leur libération, le mur insurmontable qui s’érige entre elles et les hommes, mais aussi et surtout l’incompréhension et l’incommunication entre mères et filles, les pudeurs et les réserves des premières, leurs rêves brisés qui ne parviennent pas à reprendre corps dans les deuxièmes et les révoltes dévastatrices que ces relations explosives tapissées de non-dits finissent par provoquer.
 
 
 BIBLIOGRAPHIE
Bint el-khiyyata (La Fille de la couturière) de Joumana Haddad, éditions Naufal, 2018, 256 p.
 
 
 
D.R.
Le roman de Joumana Haddad décrit avec finesse l’incroyable et cruel croisement dont est issu chaque être vivant de ce coin du monde qu’est le Liban.
 
2019-01 / NUMÉRO 151