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2019-03 / NUMÉRO 153   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Roman
La bouleversante énigme d’une mère


Par Georgia Makhlouf
2019 - 01

Le romancier et journaliste Christophe Boltanski avait reçu le Prix Femina en 2015 pour La Cache où il tirait le portrait de sa famille paternelle. Dans Le Guetteur qui vient de paraître, c’est de sa mère dont il s’agit. Une mère insaisissable, secrète, éprise de liberté mais qui, dans les dernières années de sa vie, s’est perdue dans une forme de folie, un délire de persécution, un enfermement autant physique que mental. On imagine la douleur d’un fils confronté à la maladie de sa mère, mais de cette douleur-là, rien ne sera dit, on ne se situe pas ici dans l’émotion, le propos du roman est ailleurs. Le titre, certes, en donne la clé, qui renvoie à un polar ébauché par la mère et intitulé « La Nuit du guetteur ». Boltanski le retrouve dans l’appartement de sa mère après sa mort. Il découvre ainsi sa passion pour ce genre littéraire (« une littérature qui vise moins à résoudre une énigme qu’à montrer la noirceur de la société ») et son désir d’en écrire, comme en témoignent tous ces débuts de romans noirs, rangés dans des chemises et auxquels il emprunte des phrases placées en exergue des chapitres. « Son texte par sa béance me renvoyait à elle qui n’était plus, à elle, à jamais, à sa voix éraillée, ses yeux inquiets, son lit vacant et défait (…). » « Ses incipits débouchaient sur un vide, comme le trou abyssal qu’elle laissait en moi. Ils racontaient une autre histoire, faite de promesses et de renoncements. » Les chantiers d’écriture de sa mère deviennent son terrain de fouilles, le fils se fait à son tour guetteur, il mène l’enquête, il commence la filature. 

Il va donc aller sur les traces de la jeunesse militante d’une jeune fille, issue d’une famille bourgeoise et qui apporta son soutien au FLN algérien. Elle rejoignit le réseau de ceux qu’on appelait les porteurs de valises et hébergea chez elle un militant du FLN dans la clandestinité. Françoise, puisque c’est son prénom, dut certainement être surveillée, suivie, guettée pendant de longs mois. Elle connut donc l’obligation du secret, la peur parfois, les strictes exigences de la clandestinité toujours. Elle accomplit quelques actes de bravoure, sans doute trop petits pour être consignés mais qui durent entretenir son rêve d’un destin plus ample que celui, trop étroit, auquel elle semblait destinée. Elle accepta sûrement de ne connaître que les fausses identités de ses interlocuteurs et de ses camarades. Elle appartint pendant quelque temps à un réseau, une armée secrète. C’est dire si l’enquête patiente de Boltanski est lente, difficile, et bute sans cesse sur de fausses pistes. Des hypothèses s’élaborent, celle par exemple d’« un reproche trop lourd à porter. D’une action commise au cours de cette période et qui, des décennies plus tard, continuait de la hanter. Quelque chose qu’elle aurait fait, trop fait ou omis de faire ». Mais là non plus, aucune réponse définitive n’est apportée.

Ces explorations labyrinthiques enchâssent des points de vue, des témoignages, des documents de nature diverse et donnent au roman à la fois sa singularité et sa musique, son écriture patiente, mate, évitant sans cesse le spectaculaire. Parfois la lenteur de l’avancée est décourageante. La multiplication des fausses pistes ou des demi-réponses fait retomber le soufflet. Mais la dimension modianesque de l’enquête – on est par moments du côté de Dora Bruder – reprend le lecteur par la main. N’oublions pas que ce « guetteur » est aussi inspiré par un poème d’Apollinaire que la mère de l’auteur avait noté sur la page de garde de l’une de ses ébauches romanesques « Et toi mon cœur pourquoi bats-tu ? Comme un guetteur mélancolique… ».

 BIBLIOGRAPHIE
Le Guetteur de Christophe Boltanski, Stock, 2018, 288 p.

 
 
 
© Joël Saget
 
2019-03 / NUMÉRO 153