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2019-01 / NUMÉRO 151   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Roman
L’infini inconnu selon Samer Mohdad


Par Antoine Boulad
2019 - 01


Pour ce photographe de renom qui possède à son actif la publication de nombreux albums tels Mes Arabies, le désir de relater par les mots une aventure humaine significative, le désir de se raconter, s’était déjà manifesté dans son précédent ouvrage intitulé Beyrouth mutations paru en 2013 chez Actes Sud. Avec Voyage en pays druze, Samer Mohdad donne toute la mesure de son soûl. Ce voyage vers le pays qu’il se propose de nous faire découvrir est d’autant plus aventureux qu’il est associé au secret, à la filiation initiatique. Le photographe a ainsi mué en écrivain pour nous livrer non seulement des instantanés qui évoquent des souvenirs intimistes d’enfance mais une vision salutaire du monde. Il se fait alors fleuve turbulent charriant les tumultes du destin d’une communauté fondatrice du Liban. 

La clé de voûte de cette entreprise a un nom : Insaf, une femme d’exception, un poète qui tient chez elle un salon littéraire, une militante laïque qui refuse le port du voile, une mère à laquelle l’enfant, le jeune homme et l’auteur vouent une admiration sans borne et sans laquelle Samer Mohdad n’aurait pas écrit ce livre somme toute de transmission quoiqu’avec « (s)es mots, (s)es images, (s)es doutes et (s)es convictions. Avec (s)on corps et (s)es sens, (s)a mémoire et (s)a révolte ».

Ce récit débute par une fiction, celle du cauchemar qui se déroule en fait sous nos yeux. Nous sommes le lundi 4 mai 2025. Les jihadistes de l’État islamique bombardent Marseille. Des têtes sont décapitées. Un drapeau vert flotte sur le monde. Chaos. En revanche, le récit s’achève par un rêve d’espoir absolu, celui d’une humanité apaisée. La pensée unitarienne règne sur un monde laïc que « fait tourner l’amour ». « Le mot Allah en arabe signifie l’infini inconnu. » 
Enfant, Mohdad se pensait chrétien. Lorsqu’il sera exclu de la première communion, commence sa longue quête identitaire. C’est quoi être druze ? En Égypte (le jeune Samer y refuse de retenir les versets du Coran), en Syrie, en Irak, on le suit alors à travers les vicissitudes de l’histoire familiale et celle des conflits régionaux durant lesquels la mort le frôle, soufflé par une explosion de Tsahal, lui-même et ses aïeux, à Bzébdine et ailleurs, à plusieurs reprises…

La grand-mère de l’auteur, parfaite conteuse par la plume de Moadad, raconte mille histoires dont celle de Salim el-Kaïssi, premier inscrit en 1936 au parti d’Antoun Saadé, et qu’elle a vu en rêve avant qu’il ne devienne son époux. 

On apprendra que ce sont les Ottomans qui imposèrent à partir du XVIe siècle de nommer à tort les Unitariens des « druzes ». On apprendra la signification des couleurs du drapeau druze. On apprendra sur les Kaïssi et les Yemeni, sur les Yazbaki et les Joumblatti. On apprendra que l’aïeul de Samer, un Moadad, fut nommé au Wadi Taym, prince de l’unitarisme qui croit en un dieu unique présent dans chaque humain. On apprendra au sujet de la réforme proposée par Hakem Bi Amr Allah au XIe siècle, qui est une sorte de « pratique laïque de la vie sociale ». Mohdad défend d’ailleurs l’idée qu’une « forme de laïcité était inscrite dans l’islam des origines ». 

Mais les plus beaux passages de cet ouvrage demeurent à mes yeux ceux qui m’apprendront davantage sur l’homme. Notamment, le truculent concours de circonstances qui firent du dyslexique, admirateur de Jim Morrison, un photographe. Mais surtout la douleur qui fit de lui un héros, « arrêtant de vivre dans la peur », refusant l’hypocrisie sociale et la tradition, se faisant traiter de fou, quand il trouva dans l’amour de la vérité et de sa mère, l’audace de dire non durant l’enterrement de Insaf.
 
 
BIBLIOGRAPHIE 
Voyage en pays druze de Samer Mohdad, éditions Erick Bonnier, 2018, 189 p.
 

 
 
© Samer Mohdad
 
2019-01 / NUMÉRO 151