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Persépolis de Marjane Satrapi : une enfance à Téhéran


Par Charif MAJDALANI
2006 - 10


Il est parfois difficile de penser qu’il y eut un autre Iran avant l’Iran de la République islamique, un pays ouvert sur le monde, sur la modernité et aspirant à une certaine forme de cosmopolitisme. Ce pays a existé, bien des Iraniens vous le diront, et Marjane Satrapi en est issue. Écrivain, dessinatrice et auteur franco-iranienne de bandes dessinées, Marjane Satrapi a composé une tétralogie intitulée Persépolis qui, lors de sa parution en France et en français, entre 2000 et 2003, a été considérée comme un chef-d’œuvre. Dans ces quatre ouvrages, elle raconte son enfance en Iran, puis son adolescence en Europe, en Autriche et en France. On y voit notamment la vie d’une petite fille en Iran au début de la révolution islamique, sa découverte du monde, de soi et des autres en même temps que leur effacement ou leur dénaturation sous la chape de plomb de la terreur intégriste, puis sa sortie d’Iran et la découverte de l’Occident, qui coïncide avec la révélation du corps et de la sexualité. En ce sens, Persépolis peut être mis au rang des grandes œuvres littéraires ou cinématographiques sur l’enfance et l’adolescence, l’apprentissage et l’initiation à la vie, et plus particulièrement de ces œuvres caractéristiques de notre époque, dont les auteurs sont issus de l’immigration et qui racontent la découverte simultanée de soi et de la société occidentale.

Mais ce qui est surtout remarquable et particulièrement original dans Persépolis, notamment en ses deux premiers volumes, c’est que l’éveil à la vie et à soi de la petite héroïne se mêle étroitement au déclenchement de la révolution islamique, puis à la prise du pouvoir par les intégristes. Nous assistons ainsi du dedans, et à partir du regard d’une petite fille, à la vie d’une famille de la bourgeoisie moyenne libérale au moment où tout ce qui constitue pour elle les valeurs, la vie et la culture se trouve bouleversé par l’installation au pouvoir de l’islamisme. Ce qui défile donc là, ce sont les grands espoirs des premiers temps de la révolte contre le shah et sa tyrannie, puis le succès de la révolution, avant que cette dernière ne soit lentement confisquée par les islamistes qui instaurent une dictature aussi violente que celle qui précédait. Les arrestations, les exécutions se succèdent, souvent avec une barbarie extrême, tandis que les règles de vie durcissent, pour les femmes mais pas seulement, que le pays se ferme et que la guerre avec l’Irak apporte son lot de calamités. Au milieu de cela, néanmoins, nous assistons dans Persépolis à l’incroyable désir de vie d’une société rétive au nouveau pouvoir et qui tente par tous les moyens de conserver son mode de vie ancien et son esprit critique, ce qui donne parfois lieu à des situations cocasses et haletantes.

Persépolis apparaît ainsi comme une œuvre drôle en même temps que noire, avec des scènes d’une violence sèche et terrifiante, d’autant que tout est vu à travers le regard d’une enfant, à travers sa propre interprétation et sa propre compréhension des choses, souvent décalée mais le plus souvent juste, impitoyable de lucidité et d’objectivité. Tout cela est servi par un magnifique art du dessin, où tout est représenté à gros traits noirs, refusant tout réalisme, toute illusion référentielle, comme en une sorte de point de naissance de la figuration, où tout est simplifié jusqu’à l’iconisation, mais en même temps extrêmement naturel et facile, à mi-chemin entre le dessin d’un enfant génial et l’expressionnisme le plus cinglant et le plus envoûtant.

Les deux premiers volumes de cette tétralogie ont fait l’objet d’une belle initiative éditoriale libanaise : les éditions de la CD-Thèque ont entrepris de les traduire en arabe et de les publier en un volume unique. Grâce à un travail de traduction extrêmement réussi, favorisant un arabe qui oscille entre l’oral et une langue un peu plus soutenue, permettant une fluence du texte assez proche de celle de la version française et collant bien à l’image, la version arabe de Persépolis, qu’on lit dans une mise en page « en miroir » par rapport au texte originel, va permettre aux publics libanais et arabe qui n’ont sans doute jamais entendu parler de Marjane Satrapi de faire connaissance avec son œuvre. Cela est d’autant plus intéressant que depuis quelque temps se développe dans la région une littérature féminine autobiographique (comme notamment Banat al-Ryad de Raja’ el-Saneh ou al-Akharoun de Siba el-Haraz, deux romans saoudiens publiés chez Dar el-Saqi, à Londres) traitant de la femme d’aujourd’hui sous les régimes intégristes ou traditionalistes, ce qui est aussi, en une certaine mesure, au cœur de l’œuvre de Satrapi. Une œuvre qui dit le désir de vivre face aux intégrismes et aux rigorismes de toutes sortes mais qui est aussi un chant d’amour à un autre Iran.

 
 
 
BIBLIOGRAPHIE
Persépolis de Marjane Satrapi, traduit du français par Mehyar, éditions de la CD-Thèque, 2006, 160 p.
 
2019-11 / NUMÉRO 161