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2019-12 / NUMÉRO 162   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Roman
Dévorations : quand deux mondes se rencontrent


Par Marilyn MATTAR
2006 - 11


Elle. Estelle. Servante d’auberge à Saint-Andiau. Bourgade quelconque. Lui. Nom interdit. Nouvel instituteur de Saint-Andiau. Ancien écrivain venu se délivrer de l’écriture non loin de son Siom natal. C’est Estelle qui raconte leur première rencontre dans l’auberge décrépite de son oncle, leurs déjeuners silencieux et ses visites hebdomadaires du mercredi chez lui, le Maître. « Celui qu’[elle] servait en silence tous les jours et autour de qui [sa] vie s’était mise à tourner. Rien de plus facile que l’habitude, c’est vrai, dans une existence déjà soumise aux rites et à la répétition, à l’espoir sans cesse déçu d’autre chose. » Ces nouveaux rites ont tout de rites sacrificiels et Estelle, consentante, prépare et purifie son corps, pour s’offrir, comme une victime propitiatoire, et peut-être comme ces folles de Dieu, au Maître-Minotaure. Dès le premier regard, l’histoire de ce couple est sous le signe de dévorations, d’ingestions : « Et il m’avait regardée lui, comme s’il venait de se délivrer en moi, dans ce ventre sur lequel il aurait pesé de toutes ses forces comme un timon de charrette avant de pousser dans la nuit un cri d’enfant ; dans la nuit de mon ventre... »

Dans Dévorations, le plaisir a « cette lumière couleur de viscères, la chair nous pourchasse, nous rattrape, nous déchire », tout comme le temps, « la solitude devant le sexe d’autrui » et la mort. Avec ces Dévorations, Richard Millet reprend son cycle corrézien. Il nous amène encore une fois dans cette région dure, vers ses vies « microscopiques, invisibles, silencieuses, sans éclat et souvent tragiques », ces vies souvent tourmentées par ce qui ronge les êtres : le temps, la mort, l’amour... Nous replongeons encore une fois dans cette Corrèze en train de disparaître avec ses souvenirs, ses coutumes, ses légendes, sa langue... Cette fois-ci, Richard Millet choisit de se glisser dans la peau d’une femme, Estelle, qui prend en charge la narration. C’est par sa voix qu’on se laisse prendre en entrant dans ce roman. Estelle, personnage ambigu et surtout ambivalent. Orpheline de trente-trois ans, à la « vie coupée en deux », Estelle est une femme déchirée qui rêve « de se jeter dans le vide, dans son enfance ». Estelle au nom de lumière « reste près de la terre et de ce qu’on y enfouit ». Estelle, solitaire, « proche de l’innocence », reste « du côté des puissances nocturnes ». Estelle au cœur mangé, au corps rongé, s’offre à un amour terrible et dévorateur, « s’abandonne au renard qui lui dévore les entrailles » et avide de désir, se mue à son tour en renarde.

Car l’histoire d’Estelle avec le maître restera déçue, une histoire condamnée à finir avant que d’avoir existé et Estelle condamnée à rester du côté du malheur, ce qu’elle appelle « sa façon d’être, sa condition, son destin ». Elle ne connaîtra peut-être l’amour que sous « la forme obscure, solitaire, dégradante du désir ». Un désir qui continuera de la ronger avec cet autre démon qu’est la jalousie qui lui prendra aussi le cœur « dans ses féroces mâchoires ».

Ces dévorations sont racontées par Estelle qui nous emporte par son récit et profite peut-être de son « je » de narratrice pour nous prendre dans son jeu de narratrice. « J’invente, peut-être, j’inventais », nous dit-elle quelquefois, elle qui dit avoir compris que « la paix s’obtient parfois au prix d’un mensonge conclu avec soi-même », et, peut-être, avec les autres...  C’est à se demander, en achevant le roman, si Dévorations ne rime pas aussi avec fabulations. Estelle se raconte, mais raconte aussi une autre histoire qui se profile derrière la sienne – ou peut-être derrière laquelle elle se profile. Une histoire autre, racontée par bribes, quelquefois imaginée, désirée, l’histoire de cet écrivain qui ouvre chaque début de chapitre comme autant de débuts de récits, de variations sur le même thème : « Il avait été écrivain dans une vie antérieure, loin de son limousin natal, loin de tout, disait-il, et le voilà revenant en habits d’instituteur, sur ces hauteurs... Écrivain, c’est ce qu’il avait été et il ne supportait pas qu’on évoque ces livres devant lui, ni ce qu’avait été sa vie d’avant, pas même son enfance, qu’il avait enclose dans ses livres... »
Dévorations ne manque donc pas – tout comme les autres romans de Millet – de  considérations sur l’acte d’écriture et celui de la lecture, sur les écrivains et la littérature et aussi sur l’acte narratif et le roman. Et pour Estelle, malgré son « dégoût des livres » et de la littérature, « cette chose qui lui reste étrangère et [lui] paraît inutile », malgré son statut de serveuse d’auberge, elle continue de raconter avec un style d’écrivain, ce qui pourrait amener certains à se questionner sur la vraisemblance de sa voix, mais s’agit-il vraiment d’être vraisemblable, et finalement, ne doit-on pas se demander qui est-elle cette Estelle, cette « grande abandonnée » qui crie avec Baudelaire : « Je suis la plaie et le couteau  (...) Et la victime et le bourreau ! Je suis de mon cœur le vampire » ?

La voix que l’on entend dans Dévorations résonne comme cette pièce d’orchestre de Varèse que l’on entend se mêler aux battements du cœur d’Estelle, « ample et terrible, douce, grinçante, pleine de stridences, de sirènes, de grattements, de déchirements, de coups de fouet... »

 
 
 
BIBLIOGRAPHIE
Dévorations de Richard Millet, Gallimard, 2006, 220 p.
 
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