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2019-12 / NUMÉRO 162   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Roman
A l’ombre d’une jeune fille en fleurs
Rencontre amoureuse et découverte de la sexualité, ou les aventures du petit Alain dans la décidément bien douce Albion.

Par Charif MAJDALANI
2006 - 11



Nominé pour plusieurs prix littéraires cette année, L’Amant en culottes courtes est indubitablement un point culminant dans l’œuvre d’Alain Fleischer, artiste multiforme, à la fois écrivain, photographe, peintre et cinéaste. L’histoire que conte ce beau roman est simple en apparence. Il s’agit d’un petit garçon de treize ans que ses parents installent dans une famille anglaise pendant un mois pour ce qu’on appelle encore aujourd’hui un séjour linguistique. Cela se passe en 1957, entre le 1er et le 31 juillet, et cette datation rigoureuse, preuve sans doute d’un récit véritablement autobiographique, est surtout essentielle car elle permet de se rendre compte que ce roman long et extrêmement dense concentre son propos sur un période très réduite. Mais ce n’est pas seulement le temps qui est ainsi réduit, mais l’espace également, puisque tout se passe dans le cadre de la maison de la famille d’accueil (les Buss), avec un élargissement du champ sur les rues du quartier de North Hill et, une fois par semaine, par une excursion dans Londres.

Mais L’Amant en culottes courtes n’est évidemment pas l’histoire de la relation privilégiée d’un enfant français avec la culture et la langue anglaise, ou en tout cas pas seulement et pas d’abord. Car le séjour dans la maison Buss est pour le petit Alain (Alan), l’occasion d’une relation d’une autre espèce, d’une rencontre amoureuse et de la découverte de la sexualité en compagnie d’une fille de vingt ans, venue des Caraïbes et elle-même pensionnaire de la même maison. Le roman est le récit précis, méticuleux et magistral de cette liaison singulière s’étalant sur trente et un jours. En contrepoint se développe la description savoureuse de l’univers d’une famille anglaise de la middle class, gouvernée par une énorme mère de famille, une sorte de grand maître des cérémonies du quotidien, régulatrice de ses rites et de ses pratiques et régente d’un domaine où une faune de personnages contribue à mettre en scène sous les yeux du petit garçon français toute l’Angleterre des années cinquante, souple et puritaine, rigide et compréhensive, et pleine d’incongruités délicieuses.

Par sa composition, le roman de Fleischer met ainsi en jeu, de manière souterraine, deux séries d’événements qui se superposent et vont progressivement se distinguer l’une de l’autre. La première est le récit de cette vie quotidienne de la maison Buss, et de celle du jeune garçon qui y habite, récit d’une routine dont Fleischer fait en même temps l’éloge, car elle n’est pas pure répétition désespérante, mais découpage du temps en petits segments destinés à être systématiquement et sans cesse savoureusement revécus, comme si le suc ne pouvait jamais en être épuisé. La deuxième série, qui avance et se développe en même temps que l’autre, est celle du développement, au sein de cette routine, de la relation amoureuse et érotique entre les deux jeunes amants, une relation qui passe par toutes les étapes de la vie amoureuse, depuis une succession de premières fois (premières opérations de séduction, premiers doutes, premiers baisers, premier acte sexuel) et qui se poursuit dans une montée de la passion amoureuse et érotique. À une série « répétitive »  se superpose donc une série « progressive », et à cette structure musicale du texte répond, dans l’histoire, le thème récurrent de la musique comme adjuvant de la séduction ou comme refuge face aux déconvenues de l’amour.
La relation de cet amour est évidemment, au vu de l’âge du garçon, celle d’une véritable initiation, une initiation particulière néanmoins puisque c’est lui-même qui en prend les rênes. Mais cette initiation à l’amour est aussi un permanent déchirement car il n’y a d’amour que si le garçon cesse d’être ce qu’il est pour devenir un homme, ce à quoi le petit Alain ne se résout évidemment pas. Les trente et un jours de sa relation avec Barbara sont donc aussi une permanente oscillation du garçon entre son souci de rester l’enfant adulé, protégé, amoureux des voitures Matchbox et des maquettes d’avions miniatures, et la nécessité de devenir un homme pour réussir son rite d’initiation. Or la stupéfiante réussite d’Alan, c’est précisément de ne céder sur aucun des deux tableaux, de devenir un amant de haut vol sans cesser de jouir de ce qu’il ressent bien comme étant le moment de la vie où chaque activité est dotée d’une charge émotionnelle et érotique inimitable, c’est-à-dire la fin de l’enfance. Si dans son principe, l’initiation doit apparaître comme un éveil à la vie adulte, elle est ici inversée, car elle s’accompagne d’un refus de cette vie-là. Au lieu d’apprendre à renoncer à sa part d’enfance en devenant un homme, le garçon en culottes courtes se promet de devenir un homme sans abdiquer la prétention aux jouissances ludiques et graves issues de la période de l’enfance.

Mais l’apprentissage de l’amour porte en lui aussi quelque chose d’autre, la découverte de la part noire, fascinante et incompréhensible du désir qui n’a de force et de violente beauté que dans la transgression et l’illégalité. Tout le long du roman, l’apprentissage apparaît ainsi comme un balancement permanent du personnage entre deux tentations, d’une part le rêve permanent de réintégrer la routine savoureuse de la vie de la famille, de demeurer dans la « légalité » et la « loi » incarnées par Mme Buss et de continuer à honorer les apparences qui le configurent en un bon garçon (a good boy), et d’autre part l’irrépressible besoin de transgression, d’érotisme, d’une vie clandestine faite d’illégalité et d’actes répréhensibles le transformant fantasmatiquement en un mauvais garçon (a naughty boy), lui permettant alors de jouir pleinement de sa découverte de la sexualité.

Roman somptueux, qui raconte un mois d’une vie somme toute banale comme s’il s’agissait d’un train de vie royal, le livre d’Alain Fleischer se situe dans la lignée des grands classiques français, explorateurs incomparables de la psychologie complexe de l’amour, et du plus grand d’entre eux, Marcel Proust. La comparaison est évidemment piégée mais elle s’impose, tant par la construction même du livre basée sur le principe de la digression par quoi on passe sans cesse de la dimension individuelle à la description des lois générales du comportement humain, que par des détails plus sourds, comme la description des chambres inconnues où l’on se réveille, la relation privilégiée et angoissée à la grand-mère, ou encore l’indécision dans le statut de garçon ou d’homme du narrateur. Mais à côté de cette parenté proustienne indubitable, le roman d’Alain Fleischer revendique implicitement une autre lignée, tout aussi française, celle des grands explorateurs du désir et de la transgression, comme Pierre Klossowski ou Georges Bataille. Un double lignage qui vient ajouter sa marque à la saveur propre du roman et à l’inépuisable richesse de sa matière.



 
 
© Didier Gaillard / Opale
Le garçon en culottes courtes se promet de devenir un homme sans abdiquer la prétention aux jouissances ludiques de la période de l’enfance
 
BIBLIOGRAPHIE
L’Amant en culottes courtes de Alain Fleischer, Seuil, « Fiction & Cie », 2006, 620 p.
 
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