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2020-04 / NUMÉRO 166   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Roman
La peinture et ses vestales


Par Charif MAJDALANI
2007 - 02


Voilà quarante ans que John Updike fait le portrait de l’Amérique, dans une œuvre devenue aujourd’hui imposante. Inventeur de personnages qui se sont transformés en emblèmes, tel le fameux Roger Rabbit, et auteur de grandes fresques familiales, Updike est un des monuments de la littérature d’outre-Atlantique. Ses thèmes les plus familiers tournent autour de ce que furent les États-Unis aux temps des grandes dépressions et au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, et de leur évolution depuis les années cinquante. Dans son dernier livre traduit en français, Tu chercheras mon visage, dont la parution en anglais date de 2002 (et en attendant un ouvrage de 2004, Terrorist, dont la traduction est prévue pour courant 2007), Updike revient sur cette auscultation de l’histoire sociale américaine, mais cette fois à travers le filtre des mouvements artistiques qui ont fait des États-Unis, à partir de 1945, la première puissance mondiale dans le domaine de l’art, entre autres.

Tu chercheras mon visage est l’histoire d’une femme peintre, Hope Ouderkirk, qui, en l’espace d’une journée, dans sa maison isolée au cœur du Vermont, raconte sa vie à une jeune journaliste venue la faire parler de son passé. Car Hope est une femme célèbre, et célèbre pour avoir été successivement la compagne de deux géants de la peinture de l’après-guerre, Zack Mac Coy et Guy Halloway.  Si ces noms ne disent rien, c’est parce que nous sommes dans l’univers romanesque. En réalité, Hope est très fortement inspirée du personnage de Lee Krasner, une peintre qui fut en particulier l’épouse de Jackson Pollock, le maître incontesté de l’expressionnisme abstrait, avant d’épouser Andy Warhol, que le personnage de Halloway reprend en lui attribuant aussi les traits d’un autre membre du pop art des années soixante, John Rauschenberg.

Le roman de Updike a un pouvoir étrange. Car c’est d’abord et indubitablement une œuvre d’imagination, qui met en scène un tête-à-tête tendre, mais impitoyable, entre deux femmes, dans un décor sauvage et une grande maison fatiguée. Tout ce que Hope raconte est par ailleurs une « mise en fiction » de la vie d’une personne réelle, une vie probablement ici entièrement réinterprétée, voire inventée. Mais ce livre est en même temps une traversée de la vie artistique américaine à partir de 1940, ce qui fait que les innombrables personnages qui en constituent la trame, à commencer par Hope elle-même et ses différents maris, sont facilement identifiables comme les principaux acteurs de la vie picturale de cette époque, de Barnett Newman et Mark Rothko, aux maîtres du pop art et des tendances picturales d’aujourd’hui. Ce qui aboutit à un jeu assez curieux entre le réel et l’imaginaire, qui fait vivre le lecteur dans l’intimité de la vie des grands maîtres de l’art de la seconde moitié du siècle passé.

Mais ce n’est pas là le seul intérêt de l’ouvrage de Updike. Ce que ce dernier réalise par l’intermédiaire de ce magnifique autoportrait de femme, c’est d’abord une relecture de l’histoire de la peinture des États-Unis à la lumière de sa propre vision, non dénuée d’idéologie, de l’histoire sociale et intellectuelle de ce pays. Updike insiste sur le fait que l’expressionnisme abstrait fut un moment de grande illusion un peu romantique sur les possibilités d’exprimer les profondeurs de l’être par une maîtrise sauvage de la pure couleur, tandis que le pop art apparaît ensuite comme l’exaltation de la beauté crue de tous les produits de la société industrielle. Rien d’autre qu’évident, sauf qu’en poussant un peu, il apparaît assez clairement que le romancier fait de l’expressionnisme abstrait l’emblème d’une sorte de conservatisme fortement terrien, où la passion et la rage de peindre sont assimilées à une forme de prière et de relation au divin, tandis que les rapports à la couleur et à sa matière y sont implicitement comparés au lien de l’homme à la terre, à la matérialité sensuelle, tendre et cruelle de la nature. À l’inverse, le pop art est assimilé à un mode d’être plus moderne, où le monde vient spontanément à l’homme sans effort, sous la forme de produits manufacturés mais qui, de ce fait, le coupe de l’univers et d’un rapport plus spirituel, voire transcendant, à la création et au cosmos.

Grand roman de la peinture américaine, Tu chercheras  mon visage raconte cette dernière à travers le récit d’une femme qui en fut le premier témoin. Cela a la profonde beauté de ce qui est vécu dans la chair même, de l’intérieur, au jour le jour, au sein de couples peu ordinaires, où les hommes sont des génies aussi bien que des êtres travaillés par d’incontrôlables passions et par le sentiment de la primauté terriblement égoïste de leur art sur tout le reste. Dans cet univers, les femmes sont, jusqu’à l’abnégation et la négation de soi, les vestales d’un culte cruel et majestueux, celui de la création artistique. Écrit selon un procédé de passage alterné entre récit à la première personne avec deux destinataires (le lecteur et l’intervieweuse) et un récit à la troisième personne où le destinataire n’est plus que le seul lecteur, le livre progresse selon la loi des digressions et des ramifications qui sont le propre de la mémoire et du jeu des souvenirs. Mais il est aussi l’occasion de superbes descriptions de la beauté du monde, de la vie quotidienne, de la couleur du ciel, du basculement du jour, et tout cela finit par faire de Tu chercheras  mon visage un livre dont on sort ébloui.

 
 
 
BIBLIOGRAPHIE
Tu chercheras mon visage de John Updike, Seuil, 2006, 281 p.
 
2020-04 / NUMÉRO 166