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Roman
... ou la vie rêvée de Milia


Par Jabbour DOUAIHY
2007 - 02
On meurt beaucoup dans le dernier roman de l’écrivain libanais Elias Khoury. Simplement d’avoir trop mangé comme la vieille Saada qui voulait « partir rassasiée » ou curieusement pendu, comme Mitri, à la corde du clocher de l’église après une rixe entre portefaix au port de Beyrouth ou encore, en plus prévisible dans ces années quarante du siècle précédent, comme Amin, dans une opération de résistance à Haïfa contre les forces sionistes...

On meurt beaucoup, ou pas assez parfois. Celle dont on attendait la mort presque annoncée depuis le début, Milia, la jeune femme grecque orthodoxe beyrouthine, mariée à un Palestinien, ne se résigne pas vraiment à perdre conscience, même dans la toute dernière phrase du roman : « Elle essaya d’ouvrir les yeux, mais le rêve ne s’arrêta pas. Elle essaya d’ouvrir les yeux, ce fut en vain, elle comprit qu’elle était morte ». Khoury a sans doute peur de mettre un terme à l’histoire – ou aux histoires – qu’il raconte, lui qui semble hanté par ce désir inextricable de partager avec son lecteur faits divers authentiques avec personnages à clefs, scandales où pataugent des hommes de religion, ou simplement des recettes de cuisine de plats traditionnels…

Se sachant morte, l’héroïne de Comme si elle dormait pourrait peut- être continuer à égrener ses souvenirs mais surtout à partager ses rêves. C’est qu’on rêve beaucoup aussi dans cette histoire simple qui commence avec la nuit de noces de Milia et Mansour, dans l’hôtel Massabki de Chtaura par une nuit neigeuse, et se termine, neuf mois plus tard, dans une clinique à Nasra (Nazareth) où un médecin italien aide Milia, assaillie par les fantômes de sa vie, à mettre au monde un enfant, la nuit même de la naissance du Christ. Apparemment, cette jeune femme aux dons prémonitoires ne fait que rêver et entraîner le récit au rythme d’une manière de syntaxe onirique avouée mais qui marque le texte d’une évanescence parfois difficile à suivre : « Le reste n’était que cercles entourant le rêve, cercles des souvenirs des morts qui visitent Milia dans ses rêves. Elle contemple une histoire qui n’est pas la sienne, comme si elle lisait dans un livre… »

La trame essentielle est ainsi rembourrée avec un entrelacs d’histoires grecques orthodoxes tissées entre le Liban de la première moitié du XXe siècle et la Palestine au temps de la Nakba, et qui se déroulent au gré d’odeurs, de goûts ou de sentiments qui replongent sans cesse le récit dans cette temporalité capricieuse de la mémoire… Histoires de famille, mais aussi histoires que Khoury tient à insérer, sans prétexte évident, dans le délire conteur de son héroïne, comme l’«affaire » entre l’évêque orthodoxe et Marika Spiridon, l’entremetteuse trop connue des maisons closes de la rue Mutanabbi. Les vers du célèbre poète arabe parsèment, par ailleurs, le cours du roman, débitées à loisir par le mari de Milia, perdu entre les métaphores d’Abu al-Tayyib et les visions dangereuses de sa femme. Cette référence classique jure avec le choix délibéré d’une langue d’écriture mêlant le parler « nature » d’Achrafieh ou de Nasra avec un style plus soutenu et à peine plus littéraire pour le discours du narrateur.
L’appel de la Palestine, chez cet auteur, chrétien libanais, originaire de l’Achrafieh beyrouthin, l’insistance chez ce militant laïc et marxiste de longue date à faire évoluer ses personnages dans un espace « culturel » typiquement grec orthodoxe (culte, croyances populaires…), le désir insatiable de raconter et de s’entendre raconter dans un emboîtement digne des hakawati… tout Elias Khoury est dans ce roman où l’amour et la mort se conjuguent sur le mode du rêve.

 
 
Le reste n’était que cercles entourant le rêve, cercles des souvenirs des morts qui visitent Milia dans ses rêves
 
2020-04 / NUMÉRO 166