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2020-04 / NUMÉRO 166   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Roman
Chronique d'un pays en pente raide


Par Jabbour DOUAIHY
2012 - 01
Après des ouvrages d’inspirations diverses, Hoda Barakat retourne chez elle, dans sa bourgade, Bécharré, qu’elle évite pourtant de nommer tout le long de cette chronique du petit clan des Mouzawwak auquel la romancière appartient, selon toute probabilité.

Travail de mémoire donc, voire de témoignage allant jusqu’au règlement de comptes par certains de ses aspects, travail d’enquête historique parfois, mais surtout travail d’écriture dans cette volonté de restituer l’histoire de ces maronites de la haute montagne du Nord-Liban avec (presque) leur propre langue. Malgré une individualisation peut-être outrée des monologues intérieurs récurrents de ses personnages principaux, Tannous et sa sœur Salma presque analphabètes, Barakat réussit à faire un roman aux confins du réalisme magique avec le parler bécharriote, ses incantations religieuses, son échange si fréquent de gros mots et sa phraséologie guerrière.

Ainsi, le XXe siècle déroule ses péripéties, de la Première Guerre mondiale au mandat et à l’indépendance nationale, et même jusqu’à l’explosion de la guerre civile en 1975, à travers l’histoire d’une famille, dans ce pays en pente raide, de la cime enneigée où meurt le père de mort « blanche » par une tempête hors saison, jusqu’au creux de la Vallée Sainte de la Qadisha où le fils se laisse aller jusqu’à se faire pour un laps de temps moine dans un couvent. Précipices où les hommes et les voitures sont menacés de chute sans retour et où même une parcelle de terre, une propriété familiale où fut jadis enterré le corps d’un soldat français tué par mégarde, peut partir pour toujours dans le fond de la vallée par un jour de tempête. C’est la métaphore possible d’une malédiction qui semble rôder autour de cette généalogie turbulente, gens de terre, de prière, mais aussi de rivalités immémoriales faites de duels sanglants et périodiques et dont le bilan est dressé à travers cette question : « Avec tous les ennemis qui nous entourent, les chiites de Baalbeck protégés par les Perses, les musulmans de Denniyé sous la férule turque… les orthodoxes de Koura défendus par les Moscovites… et les Zghortiotes qui s’allient avec les diables pour nous détruire, qui nous reste-t-il d’autre que Dieu ? »

Pourtant les compatriotes de Khalil Gibran, assez malmené d’ailleurs par la version locale de sa réussite littéraire new-yorkaise, les voisins de saint Charbel et ses miracles populaires, société où les femmes sont « sœurs des hommes » pour dire leur vaillance et leur franc-parler, subiront bientôt les aléas de la « modernité » : après avoir connu une prospérité autour des Cèdres à cause d’une neige autrefois vécue comme punition divine et maintenant source d’argent facile et d’échange avec des touristes de tous horizons, la contrebande du haschisch, l’argent de l’émigration, la culture du pommier, le commerce du ski et celui des hôtels, ils se disperseront un peu partout, surtout dans la capitale Beyrouth où ils contracteront tous les vices citadins et connaîtront finalement une sorte de chute de la maison Mouzawwak dont il ne restera que la belle voix héritée de père en fils et avec laquelle l’éternel Tannous entonnera sa mélopée au haut de ces versants rocailleux avec pour seul toit le ciel imprévisible du Mont-Liban.


 
 
D.R.
 
BIBLIOGRAPHIE
Malakout hazihi al-‘ard (Le Royaume de cette terre) de Hoda Barakat, Dar al Adab, 351 p.Malakout hazihi al-‘ard (Le Royaume de cette terre) de Hoda Barakat, Dar al Adab, 351 p.
 
2020-04 / NUMÉRO 166