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2020-04 / NUMÉRO 166   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Roman
Voyage au bout de l’infirmité du désir


Par Michel HAJJI GEORGIOU
2012 - 01
«Passionné comme je l’étais, et capable seulement de saisir les choses d’une manière passionnée, dans l’élan fougueux de tous mes sens, je venais pour la première fois de me sentir conquis par un maître, par un homme ; je venais de subir l’ascendant d’une puissance devant laquelle c’était un devoir et une volupté de s’incliner. » Ces quelques mots tirés de La Confusion des sentiments de Stefan Zweig résument, si cela est toutefois possible, l’étrange magnétisme sublime et torturé qui habite La Parenthèse, premier roman, fort intimiste et à caractère largement – mais aussi librement – autobiographique de Gérard Bejjani, professeur de lettres et serviteur de la beauté.

Comme Roland, ce professeur de philologie qui décide un jour, chez Zweig, d’ouvrir cette « parenthèse » paradoxalement fondamentale, ontologique, qui, à 19 ans, a déterminé l’ensemble du cours de son existence – son attirance ambivalente pour son professeur de l’époque –, Daniel, le protagoniste de Bejjani, décide, à l’orée de la cinquantaine, d’initier sa propre quête du Graal, sa propre introspection salutaire. Retrouver celui qui, dans sa plus tendre jeunesse, en un instant fugace et par le simple geste d’une main posée sur la sienne, a fait chavirer toute son existence. Pour atteindre l’inaccessible étoile et retrouver cet instant originel où Adam a croqué un fruit alternatif à la pomme d’Ève – qui est à la fois le moment de la délivrance, mais aussi celui du début de la chute vertigineuse et infinie dans le tourbillon du désir, simultanément prisé, consommé, consumé, refoulé, combattu, retrouvé, adulé, idolâtré jusqu’à l’humiliation – le narrateur entame ainsi un long voyage identitaire, spirituel, métaphysique, à la recherche de cet homme qui l’a en quelque sorte rendu infirme, si tôt.

Aussi nous entraîne-t-il dans un couvent melkite perché sur les hauteurs de Laqlouq, sur les traces de Talal, cette figure qui l’a initié si tôt – comme Goldmund avec Narcisse, ou encore Emil Sinclair avec Max Demian, chez Herman Hesse – au Livre du désir, avant de disparaître trop tôt, laissant le jeune Daniel/Gérard comme un bateau ivre à la dérive, celle des sentiments, de leur inéluctable confusion. Car Daniel croit savoir que ce jeune shaman qui l’a laissé un soir au fond d’un bois avec rien d’autre qu’une synesthésie, qu’une confusion des sens générée par la paume d’une main, ayant embrassé la vie monastique, se trouve désormais reclus avec une communauté de pères. « Talal, dis juste une parole et je serai guéri », entend-on presque Daniel murmurer au fil des pages, dans l’attente de ce signe ultime de son Christ pantocrator qui viendra enfin boucler la boucle, refermer la parenthèse, faire oublier l’écume amère des sexes flasques et des rencontres fugitives et furtives.

Cependant, au monastère règne la même atmosphère sévère et répressive, la même loi du silence qui a si longtemps obligé Daniel à taire son homosexualité au sein de cette société ultrapatriarcale, phallocrate, intolérante. Si bien que Gérard Bejjani nous entraîne dans deux dynamiques opposées mais complémentaires. La première, celle du récit, de la trame policière au sein du couvent pour retrouver, en dépit des masques, celui, parmi tous ces pères austères, que Talal, après tant d’années, pourrait être devenu, donne toute sa substance à l’élan romanesque de La Parenthèse. Mais au fur et à mesure que l’auteur élimine les hypothèses et chemine vers une éventuelle vérité, le voilà qui régresse aussi dans le temps, immergé dans les souvenirs de toutes ses étreintes sans lendemains, de ses nuits fauves, de ses insondables douleurs. Et le lecteur chavire avec Daniel-le bateau ivre sur l’océan d’une incommensurable détresse, d’un écartèlement toujours plus grand, de cette douleur aiguë qu’aucun esprit ne peut comprendre.

Comme Stefan Zweig – mais c’est souvent Gide, parfois même Duras que l’on a à l’esprit sur le plan littéraire –, Gérard Bejjani brave les interdits, n’a pas peur de tomber le masque, de descendre « dans les caveaux, dans les cavernes profondes et dans les cloaques du cœur où s’agitent, en lançant des lueurs phosphorescentes, les bêtes dangereuses et véritables de la passion, s’accouplant et se déchirant dans l’ombre, sous toutes les formes de l’entremêlement le plus fantastique ».

Le résultat est époustouflant de force, de beauté, de courage, mais aussi de grande tristesse, dans des contrées aux accents immanquablement baudelairiens, dans un monde labyrinthique dont ce roman semble être un premier pas sur le chemin sinueux, tortueux, rocailleux, qui mène à la sérénité. À lire absolument.


 
 
D.R.
Ce roman semble être un premier pas sur le chemin sinueux, tortueux, rocailleux, qui mène à la sérénité.
 
2020-04 / NUMÉRO 166