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2020-04 / NUMÉRO 166   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Roman
L’homme posant nu devant son chat


Par Jabbour DOUAIHY
2012 - 01
Un narrateur qui ne cesse de quêter, au fil des phrases, l’ultime transparence du dire avec toute la délicatesse et le tragique du procédé, semble en dialogue silencieux avec Nino, blotti çà et là dans la maison désertée par les enfants. L’animal malade (d’un cancer bénin ?) et pourtant mourant va vite acquérir toute sa dimension anthropomorphe sans laquelle il n’aurait pas de place dans un univers de fiction, puisqu’il est l’image même du narrateur sexagénaire qui ne cache pas son jeu : « Je donnais à manger au chat, juste pour le garder en vie, pour éviter toute responsabilité de sa mort… Pour que je fasse devant mes enfants figure de vieillard au bon cœur qui s’est occupé de son compagnon jusqu’à la fin… et leur faire comprendre qu’ils m’ont laissé à un sort comparable à celui de Nino. » Et puis plus tard, vers la fin : « Moi et le chat avons été deux insolents qui avons vécu plus que prévu. Et maintenant sa mort est un mauvais présage pour moi. »
Ce face-à-face permettra à Abbas (le propre nom du narrateur) de dresser un véritable bilan de son passé et c’est là que le poète, un de nos plus grands, s’investit avec une langue admirable en nous invitant à feuilleter son livre de vie placé sous le signe de la défaite face au passage inexorable du temps. Défaites en tout genre, vérifiant, s’il en est, cette petite strophe de Baydoun lui-même dans l’un de ses poèmes intitulé La Chambre : « Je ne suis plus le jardinier de ma vie, je l’ai abandonnée à des hôtes empressés et des amis qui l’auront méritée par leurs trahisons. » Empressées, les femmes l’ont été souvent dans sa vie, depuis sa femme absente jusqu’à sa fille toujours entre deux voyages en passant par une série d’amours passagères (« Je voyais Hala, embrassais Amal, caressais Is’af, entourais Insaf de mes bras… »), sans oublier la légendaire Ikram, trois fois mariée et toujours faisant l’amour entre deux portes. Trahisons politiques si on veut résumer un militantisme communiste de jeunesse sans beaucoup de conviction, mais surtout trahison de la mémoire, perte de la vue, de l’ouïe, oubli presque total de la langue française, rétrécissement des connaissances, effacement complet du souvenir de certaines villes visitées : le narrateur vieillissant se transforme en « triangle des Bermudes » où tout disparaît. Dans ce catalogue des disparitions où seule l’écriture résiste admirablement au naufrage (définition de la vieillesse, selon le général De Gaulle), les morts familiales sont alignées, depuis le grand-père paternel qui se baignait à la mer en plein hiver et légua à ses enfants la mélancolie et l’écriture et le grand-père maternel aux absences douteuses et qui leur a transmis un brin de folie… Le morceau de bravoure est réservé à la perte des livres, à l’éparpillement de la bibliothèque paternelle, un texte d’anthologie qui ne manque pas de rappeler Les Mots de Sartre et qui commence ainsi : « Si mon père avait à choisir une autre existence, il aurait préféré être un volume de l’histoire de Tabari… », ce fleuron de toute bibliothèque traditionnelle où l’auteur a cru bon, à la manière de son temps, de raconter l’histoire des royaumes et des grands princes depuis la création du monde, alors que de son côté, Abbas Baydoun ressemblerait fort à un opus de la fragilité humaine, à un recueil du moi sans défense face à l’absurdité infiniment renouvelée de l’existence.


 
 
D.R.
 
BIBLIOGRAPHIE
Album des pertes de Abbas Baydoun, Dar es-Saki, Beyrouth, 2011, 255 p.
 
2020-04 / NUMÉRO 166