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2018-11 / NUMÉRO 149   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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La magie avant l’enfer


Par Fifi Abou Dib
2018 - 09


Celles et ceux qui ont été enfants ou adolescents dans les années 1980 vont adorer ce roman bourré de références sous-culturelles et de petites madeleines cathodiques. Grande Section est le premier ouvrage de Hadia Decharrière et, à ce titre, obéit à la tradition qui veut que tant qu’à se lancer dans l’écriture, on commence par dévider le récit de sa propre vie. Celle de l’auteure, chirurgien dentiste (ce qui explique l’omniprésence du vocabulaire médical dans le texte), n’est pas banale. D’origine syrienne, fille d’un homme d’affaires établi en France, elle fait avec une partie de sa famille un détour par San Diego, en Californie, chez sa tante dont le mari est associé avec le père que la maladie va bientôt emporter. À cette époque de sa vie, la narratrice n’a encore que six ans. C’est l’entrée de sa propre fille en « Grande section » qui va ouvrir les digues des souvenirs enfouis. 

Si le roman est cathartique pour l’auteure, il n’en est pas moins rafraîchissant pour le lecteur de plus de 30 ans. Ce dernier y découvre ou retrouve, bien que plombée par le drame qui se profile en toile de fond, une époque au goût aussi joyeux que douteux, elle-même assombrie par le sida qui ne disait pas encore son nom, mais saturée de paillettes et de couleurs fluorescentes. Les 80’s, ce sont les premières séries américaines, Dallas ou Dynasty, dont on attendait les épisodes avec impatience ; les clips de Michael Jackson, Billie Jean ou Thriller, et le « moonwalk » du génie de la pop que tous les enfants essaient d’imiter. En France, c’est Star club, le magazine dont « la quatrième de couverture se découpe en deux fiches de paroles de chansons », c’est Vanessa Paradis qui chante Joe le Taxi, Glenn Medeiros qui cartonne avec Nothing’s gonna change my love for you. Le chocolat Twix s’appelle Raider et la « Boule magique », fabriquée par Toverbol, est un gros bonbon sphérique constitué de plusieurs couches de sucre de couleurs et parfums variés renfermant un bubble gum. Si gros, d’ailleurs, que plusieurs cas d’étouffement furent signalés, ce qui mit fin à la production de la chose. En Amérique, la malbouffe est la vitrine gastronomique d’une culture régressive qui se gave de produits industriels, trop sucrés, trop gras et impunément chimiques. En Syrie, le paysage est submergé de portraits de Hafez el-Assad, unique produit publicitaire venté par les affiches, et les grands-parents appellent leurs petits-enfants tété et jeudo. Les jeux vidéo n’en sont qu’à leurs balbutiements et on s’abrutit avec les consoles Game Boy à aligner des briques Tetris sur l’air russe de Karobouchka. État des lieux d’une décennie à travers le regard d’une gamine de 6 ans. Le récit, fluide et sans pathos, est émaillé de ces « icônes » qui lui confèrent une troisième dimension. À l’âge de femme, la narratrice va se lancer dans de brillantes études de médecine à l’issue desquelles elle choisira, à la surprise de son entourage, de se spécialiser en chirurgie dentaire… mais pourquoi ? 

Nous sommes à Paris, en septembre. C’est la rentrée. L’élève de « Grande section » qui va franchir le seuil de l’école réveille en celle qui lui tient la main une lointaine enfant qui cherche encore son père dans les plis du passé. C’était une époque où, à cause du sida, toutes les maladies étaient suspectes. On y mourrait seul.

 
BIBLIOGRAPHIE 
Grande Section de Hadia Decharrière, JC Lattès, 2017, 224 p.
 
 
 
© Pauline Darley
 
2018-11 / NUMÉRO 149