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Le pouvoir de la caricature


Par Ritta Baddoura
2015 - 02
Créée par Plantu et Kofi Annan en 2006, l’association Cartooning for Peace soutient la liberté d’expression des caricaturistes du monde entier. De ce combat est né un livre essentiel, présentant douze grands caricaturistes internationaux dont la pensée, au fil de 300 dessins hauts en causes et en couleurs, est portée par un humour et un trait virtuoses.

« Sans humour, sans satire, n’importe quelle société devient inhumaine », énonce le dessinateur russe Zlatkovsky. Il fait bon tenir entre ses mains l’ouvrage Caricaturistes, Fantassins de la démocratie. Une sorte de tour du monde, à travers douze caricaturistes et trois cent dessins, de la liberté, de l’humour, de l’art et des multiples combats que livrent chaque jour tant de citoyens sous des cieux et des pouvoirs politiques variés. Porté par l’introduction engagée et remarquable d’intelligence et de sensibilité de Radu Mihaileanu, l’état des lieux que transmet ce livre est intensif et percutant. 

Outre le talent, le style pictural singulier et la capacité de provoquer la réflexion et le rire (parfois la tentation de passer aux larmes) qui caractérisent les artistes présentés, certains constats s’imposent : la démocratie et la dictature ont plusieurs visages qui peuvent coïncider, les luttes essentielles partout se ressemblent, la liberté de penser et la liberté de s’exprimer restent sous surveillance. Faut-il s’étonner que dans ce contexte, la caricature comme arme offensive et défensive contre l’ennemi (dixit Picasso au sujet de la peinture) fasse autant trembler offenseurs et offensés ? Faut-il repenser les limites et les pouvoirs redoutables du dessin qui poussent certains à licencier, traquer, menacer, terroriser, briser les mains (souvenons-nous d’Ali Ferzat), et tuer un ou des dessinateur(s) ? À son su ou son insu, le caricaturiste s’en va en guerre.

« Comme le fantassin, ce soldat d’infanterie qui avance en première ligne sur le front de bataille, le dessinateur de presse se fraye un chemin à travers l’actualité avec comme seule arme son crayon », dit Plantu. Caricaturistes, Fantassins de la démocratie, inaugure le partenariat entre l’association Cartooning for peace (regroupant aujourd’hui cent huit dessinateurs de quarante-deux nationalités) et Actes Sud. Sa publication accompagne la sortie d’un film éponyme, co-écrit et produit par le réalisateur d’origine roumaine Radu Mihaileanu (Va, vis et deviens, Le concert et Train de vie) et réalisé par Stéphanie Valloatto. L’ouvrage va à la rencontre de caricaturistes reconnus pour leurs dessins inventifs et subversifs et pour leur engagement en faveur de la liberté et tâte le pouls d’une actualité en proie aux crises diverses et en mal de boucs émissaires. 

Willis from Tunis (Tunisie), Zlatovsky (Russie), Boligán (Mexique), Rayma (Venezuela), Danziger (États-Unis), Kichka (Israël), Boukhari (Palestine), Zohoré (Côte d’Ivoire), Slim (Algérie), Plantu (France), Pi San (Chine) et Glez (Burkina Faso) racontent leur parcours ainsi que les épisodes, souvent tragi-comiques, qui l’ont ponctué. Ces témoignages ainsi que le processus créatif de ces artistes, sont éclairés par une large sélection de dessins : politique, justice, liberté, corruption, fondamentalisme, inégalités, crise économique, guerre, terrorisme, religions, pédophilie, droits des femmes, minorités, censure, narcotrafic sont parmi les thèmes dont les dessinateurs traitent, parfois au péril de leur vie.
Zlatkovsky fait pertinemment remarquer : « Les caricaturistes n’ont que deux possibilités : soit amuser le public avec des blagues, soit montrer la maladie sociale. (…) Comme caricaturiste, je ne fais pas de blagues, je montre le développement du cancer dans la société et je suis pessimiste dans mes dessins (…) ». Foudre instantanée ou tempête suspendue, un dessin en dit plus long et bien plus vite qu’un film, qu’un discours, qu’une chanson ou qu’un poème. Il dit en silence, sans détours et bien plus longtemps qu’un coup de fusil ou de couteau. Même si la caricature s’accompagne souvent de légendes conditionnées par l’accès à une langue particulière – fondamentalement à l’alphabétisation comme le fait remarquer Glez – et par la familiarité avec le contexte socioculturel et politique, elle outrepasse les barrières des mots et des interdits. Artistes dessinant « au plus près de la ligne rouge » (Boligán), « philosophes graphiques » (Rayma), « héros du monde moderne (alliant) humilité, naïveté, insouciance, courage, humour et désespoir » (Mihaileanu), les caricaturistes munis d’une idée, d’un « petit crayon et d’un bout de papier » (Slim) vont à la rencontre du monstre et n’en finissent pas de faire peur aux ennemis de la diversité et de la liberté.


 
 
© Willis from Tunis
 
2019-12 / NUMÉRO 162