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Poème d’ici
Un autre paradis
Né à Beyrouth en 1952, Akl Awit est poète, critique littéraire, professeur universitaire et journaliste. Rédacteur en chef d’Al-Mulhaq, supplément culturel du quotidien libanais An-Nahar, il a à son actif une dizaine de recueils de poèmes en arabe. La traduction en français de L’échappée (2011) paraîtra prochainement aux éditions L’Orient des Livres.

Par Akl Awit
2015 - 09
Un autre paradis

Le matin léger comprend ma petitesse devant la lumière
Pour moi, il baisse les rayons et esquisse un sourire.
Il sait aussi mon appétit pour la table nue
Pour les chaises qui portent le poids de leurs lacunes
Pour une autobiographie qui répand l’habilité de l’insouciance
Pour un paradis de silhouettes refoulées
Et pour un autre paradis sans archanges pour mes blessures.
Pour des magiciens qui charment le vent et portent le rire sur leurs paumes
Qui enchaînent le monde avec un fil écarlate et qui rusent 
Pour un jour qui ne luit pas derrière la fenêtre
Pour un bruit qui, une fois seulement, m’apporte le monde 
Et ne me toise pas pour me provoquer
Pour des cafés qui me devancent 
Pour mon âme pareille à des habits collant à une peau terne 
Pour un ouragan qui m’emporte sous son bras sans jamais s’arrêter
Pour un attrait qui m’ensorcelle comme un éclair
Pour des renards et des hyènes que j’utilise pour faire semblant
Qui se hâtent vers leurs instincts et me reviennent chargés de connaissances
Pour une brise que je brise du regard et pour que ce regard me brise en retour 
Pour une forme qui me dissimule aux autres et à moi-même
Pour un vent que je tiens avec une ficelle et qui m’emporte tranquillement
Pour les mérites de la frivolité qui ne se lasse pas de danser avec les femmes
Pour un piège grâce auquel je piège mon propre vide lancé devant moi 
Pour un couteau avec lequel je poignarde le ciel sans que mon sang ne coule 
Pour un nuage où je ferai passer le soleil afin d’éveiller mon ombre 
Pour des images où je peux me réfugier afin d’avoir la nostalgie de moi-même 
Pour l’attrait du lit en mon absence 
Pour mes mains et mes instincts que j’amadoue afin qu’ils ne se rebellent pas contre moi
Pour une mort qui vient sans crier gare à force d’avoir été attendue
Pour la rancœur et le pardon afin qu’ils soient plus magnanimes que la vie
Pour un chapeau qui sert à cacher les efforts de la tête et à boucher le sommet du précipice
Pour encore plus de murs et de portes closes qui m’aident à dompter mon espace
Pour le désarroi qui corrige l’aplomb de mes quarante ans
Pour ceux qui n’applaudissent pas leurs maux
Pour une planète d’où je pourrais observer le monde sans devoir y retourner
Pour une poésie qui ne réclame pas tant d’absence
Pour des femmes qui remplissent l’abîme de la tête
Et qui tissent avec l’ardeur du sexe d’autres sensations
Qui recomposent la vie pour me permettre d’être plus proche de moi-même 
Pour des femmes qui enveloppent le corps de soleil et marient les choses de nos lits et de nos poésies 
Qui scindent le temps en deux regards
Un regard qui rate sa cible et un autre qui la rate aussi
Qui confectionnent de la tendresse et anesthésient discrètement l’espace 
Qui effacent la poussière collée au regard. 
Le matin léger comprend que je suis minuscule dans la lumière
Là où sans fin se consume l’astre des sensations
Et prépare pour mes quarante ans passés le café chaud et la braise de la vengeance.
Il comprend que je suis minuscule 
Et il ferme le rideau sur celles qui laissent filtrer la vie pour moi, subrepticement.
 
Traduit de l’arabe par Antoine Roumanos
 
 
D.R.
 
2020-04 / NUMÉRO 166