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2020-04 / NUMÉRO 166   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Poème d’ici
Alphabet du corps


Par Habiba Djahnine
2015 - 07

Née en 1968 en Kabylie, Habiba Djahnine est une réalisatrice, documentariste et militante algérienne. Son nom est associé à Béjaïa Doc, atelier de création de films documentaires qu’elle a créé en 2003, et aux Rencontres du cinéma documentaire de Béjaïa. Elle réalise notamment Lettre à ma sœur, long métrage consacré à sa sœur Nabila, militante féministe assassinée en 1995 par les islamistes à Tizi-Ouzou. Habiba Djahnine est l’auteure d’un premier recueil paru en Algérie en 2003, Outre-Mort. Fragments de la maison, écrit directement en français, paraît en mars 2015 aux éditions Bruno Doucey qui présentent ce deuxième ouvrage de Djahnine comme le carnet de route d’une femme insoumise.

Alphabet du corps

Tout commence

Avec les éclats du feu

Corps présents à nous

Nous présents au monde

Sans identité, sans langue, sans pays.

 

Le temps d’une main caressante

A suffi à éveiller le doute

Le tourment, le silence…

 

Le retour vers la nuit se fait

La douleur somnambule dévie leurs rêves

Les lumières nocturnes ont quitté le sommeil.

 

L’autre fois

Celle qui accompagne le chant de l’identité

La mer a vu arriver ses soupçons 

La peur morbide le laisse dormir ce soir.

 

Tout est là

Les histoires se chevauchent mais ne se touchent plus

Les paroles se posent avec nonchalance

Les corps meurtris ne les absorbent plus.

 

Tout parait possible

Le futur, l’amour, la mort, la postérité

Tout parait infranchissable

Le futur, l’amour, la mort l’éternité

 

La caresse se poursuit 

Brève et silencieuse

Aphone et tendre.

 

(…) Maintenant, le matin se lève

Elle regarde l’eau couler de la rigole

Par sa fenêtre elle voit tout

Même l’eau qui ne coule pas dans le désert

Ils ressemblent à leur époque

Aux chemins multiples sans identité

 

La figure de l’être apparait

Douce et poétique

 

« Si la guerre se termine

Pourras-tu me dire le poème et l’identité ?

Pourras-tu écrire le poème et décrire le silence ?

 

Si la guerre se termine

Pourras-tu exister avec ou sans l’identité ? »

 

La figure de l’être disparait

Faible et hésitante

Hurlante e désir

 

La guerre est toujours finissante

Toujours elle se poursuit en eux

Toujours ils tentent de la repousser

 

Mais ils ne pas seuls

Qui fait la guerre ?

Qui la fabrique ?

Qui a peur de l’amour ?

 

Tout se décompose se recompose autour du corps

Le corps

Hurle de douleur parce que le corps

Brûle d’amour parce que le corps

Tue l’identité qui se trouve dans le corps. 

 

(…) Ce matin à l’aube

Je découvre mon pays 

Sous une chaleur arrogante

J’avance lentement

Vers les espaces connus

Je découvre soudain

Ses sentinelles

Silencieuses et alertes

Ce matin à l’aube

Je découvre mon pays

Et l’impossible « memorium »

Pourtant les morts sont nombreux

Nommés ou non « martyrs »

 

Ce matin à l’aube

Je découvre nos morts tout près de nous

Ils refusent les faux-semblants de l’histoire

Ils s’érigent en sentinelles invisibles

Ils veillent sur nos mémoires

Ils veillent sur nos amnésies. 

 
 
© Karim Ahmia
 
2020-04 / NUMÉRO 166