2018-12 / NUMÉRO 150
BEAU LIVRE
Fifi Abou Dib :
« Deux voix pour un silence »
Propos recueillis par
2010-01-09
Lauréates des Jeux de la francophonie en 2005, Ritta Baddoura (littérature) et Randa Mirza (photographie) se rendent au Niger où elles reçoivent le premier prix, chacune dans son domaine. Fascinées par ce pays qu’elles découvrent, les deux artistes restituent le flux d’émotions qui les gagne « des rives du Niger au large du Ténéré » dans un album où la poésie de l’une (en français et en arabe) fait écho aux instantanés de l’autre. Un bijou de sens et de sensibilité.

Sur 96 pages occupant la partie centrale du livre, les photographies de Mirza suivent l’ordre aléatoire d’un « road movie ». L’album s’ouvre sur le sourire d’une femme à la fenêtre d’un bus, les mains posées sur une grosse valise qui tient sur ses genoux. C’est le début d’un parcours où l’ombre et la force du rayonnement solaire dessinent sur les visages tantôt la langueur et tantôt l’accablement. Portraits et paysages se succèdent au rythme de la route. Nul besoin de légendes, le pays est bavard et se raconte de lui-même. « Personne n’est à l’abri du sida », dit une affiche, tandis qu’une autre vante comiquement une marque de lait : « La belle Hollandaise », dont deux resplendissantes Nigériennes confirment les bienfaits. Au fil du voyage, la photographe mitraille, ici des réclames peintes sur les murs dans le style naïf du pays, là des pancartes publicitaires. Elle les aligne à la manière d’une bande dessinée. Dans cet univers où les époques se superposent, entre la Préhistoire dont Mirza montre des vestiges de bas-reliefs rupestres, et les temps modernes dont les couleurs claquent comme un appel urgent à rejoindre la civilisation consumériste, c’est d’abord une certaine pauvreté matérielle qui prévaut. Mais à celle-ci, la photographe associe, et c’est presque un manifeste, la formidable énergie spirituelle dégagée par les paysages, et l’élégance naturelle d’une population depuis longtemps libre du tabou de la nudité et en communion spontanée avec son environnement.

Rien d’ailleurs de cet étrange mélange de spiritualité et de sensualité n’échappe à Ritta Baddoura. La poète et la photographe ont sur le pays un même regard, même si les angles diffèrent. L’entame de Baddoura est puissante. Un jet long et brutal, sans ponctuation, pour exprimer à chaud des émotions à l'état brut, qui n’ont pas eu le temps de se décanter. « Afrique m’a délivré ses cris captivité Afrique m’a serrée contre son sexe de brousse et j’ai remonté le long minaret qui mène au dessus de la ville suspendue au fil ténu d’une réalité. » À ce prologue suffocant succèdent des haïkus lumineux espacés de silence :
« Du ciel
descend le bleu
et marche sur les pierres »
Une poésie pourtant non dépourvue de réalisme comme ce cruel :
« Agadez tes enfants boivent la toux dans des bouteilles en plastique »…
Mais une poésie, seul outil possible, pour dire cet amalgame du charnel et du spirituel, du sexuel et d’ineffable qui semblent caractériser, pour l’auteure, ce pays coup de foudre : « Nos souffles libèrent les prières pubères ».
Ici désert, un livre, comme son titre l’indique, pour voyager sur place, très loin, avec des guides qui ont tout compris et qui ont déjà tout de deux grandes.

2018-12 / NUMÉRO 150