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2014-09 / NUMÉRO 99   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Le Choix de l’Orient
L’histoire d’un fratricide


Par Maya Khadra
2012 - 12
Tanger est le quai où hésite longtemps un jeune homme, Lakhdar, à franchir le détroit de Gibraltar. Tanger est le début des pérégrinations macabres d’un jeune Marocain dont l’identité « s’est multipliée dans des miroirs jusqu’à se perdre ou se construire ». Ayant fauté avec sa cousine Meryem (qui mourra dans le Rif), pour qui il portait une passion sans pareille, il se retrouve chassé du foyer paternel pour végéter seul, dans la rue, en se nourrissant de fruits pourris et se couvrant de draps en loques. Les hommes, pour lui, « sont des chiens au regard vide qui tournent dans la pénombre, courent derrière une balle, s’affrontent pour une femelle, pour un coin de niche (…) ». Sans regret aucun, car « il y a dans la jeunesse une force infinie, une puissance qui fait que tout glisse, que rien ne nous atteint réellement », il vagabonde à travers le pays, erre à Casablanca pour revenir enfin, comme par fatalité, à Tanger où ses rêves d’émigration ont longtemps fermenté.

Auteur de sept romans et professeur d’arabe à l’Université autonome de Barcelone, Mathias Énard jouxte trois langues : l’arabe littéraire, le français et l’espagnol, pour peindre un tableau romanesque résonnant d’authenticité.
Rue des voleurs est avant tout le témoignage poignant d’un jeune Marocain, musulman passable et passionné de liberté. Il brave l’autorité parentale et s’en va à la quête d’une nouvelle identité, car ses origines ont reçu un coup de balai et ont été à jamais perdues. En effet,  « il y a des choses qui ne se réparent pas. D’ailleurs, rien ne se répare », à ses dires. C’est ainsi que le narrateur va jusqu’à renier son inconscient, fruit de l’enfance et des souvenirs : « L’inconscient n’existe pas (…) mes souvenirs sont ces bouts de papier, découpés et jetés en l’air ».  L’éclatement de l’identité va de pair avec le « déboussolement » du narrateur qui cherchera toujours son bateau de partance, son pays ou sa sylphide à qui il adresserait toujours des vers de Nizar Qabbani.

Durant ses errances, il s’identifiera à Ibn Batouta, un émigré tangérois légendaire. Cependant, Rue des voleurs est l’inversion de cette quête initiatique, et Lakhdar est une parodie de héros qui, au lieu de finir dans son pays, se trouve incarcéré suite au meurtre de son ami d’enfance, Bassam, après que ce dernier fut devenu intégriste, voire terroriste. Les contrées visitées par Ibn Batouta seront pour Lakhdar Tunis, pays enflammé par la révolution, et la rue des voleurs ; « le casse-tête du district, rue des putains, des drogués, des ivrognes, des paumés en tout genre (…) ». L’inversion est loin de se brider. En effet, du point de vue onomastique, le prénom Lakhdar est étroitement lié à l’idée de prospérité. Or ce signifié est battu en brèche et les ambitions du narrateur finiront dans un fiasco total. Même l’amour de Judit se transforme en indifférence et les bateaux de partance ne seront que des mirages !

De surcroît, Rue des voleurs est un miroir tendu à l’actualité du monde arabe. Les événements sont saisis au vif et le narrateur les perçoit avec un réalisme qui est celui des peuples arabes s’insurgeant car ils n’ont plus rien à perdre. Lakhdar, en parlant de la Syrie, dit : « J’ai pensé aux Syriens, torturés et bombardés tous les jours, et au courage qu’il leur fallait pour continuer le combat, dans la longue guerre contre le sultan qui lui aussi devait savoir pertinemment qu’il était tyran. » De plus, ce narrateur-héros rêve d’une unité arabe qui « n’existait qu’en Europe ». Lakhdar ploie alors sous le poids du spleen existentiel. Il renie Dieu qui « a déserté » et affirme qu’il n’est plus que « ce qu’il a lu ». Ainsi le roman serait-il un appel à un nouvel humanisme arabe, s’inscrivant non dans la religion – car elle engendre l’intégrisme – mais dans la littérature.

Mathias Énard s’est alors mis dans la peau d’un Maghrébin à l’aube du printemps arabe pour reproduire les répercussions anarchiques des révolutions individuelles et collectives. Son roman s’inscrit au cœur de la réalité et touche les lecteurs, particulièrement les Arabes. Il offre une vision désenchantée du monde ; celle qui fait des hommes des chiens prêts à s’entre-tuer, par le truchement d’un style qui évolue, originalement, avec l’évolution et le mûrissement du personnage principal. Le registre familier, voire grossier, se marie aux tournures syntaxiques très rhétoriques pour créer une effusion distinguée de phrases débordant d’expressivité. Rue des voleurs est un voyage au cœur des crises individuelle et nationaliste et une tribune où « l’homme-tombe » du XXIe siècle s’exprime pour crier haut que « la vie c’est la tombe, c’est la rue des voleurs, Terminus Nord, une promesse sans objet, des mots vides ».


 
 
 
BIBLIOGRAPHIE
Rue des voleurs de Mathias Énard, Actes Sud, 2012, 256 p.
 
2014-09 / NUMÉRO 99