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Amin Maalouf, le Liban à l’Académie


Par Jean-Claude Perrier
2014 - 12
Prononcé sous la Coupole le 14 juin 2012, voici publiés le discours du nouvel académicien et la réponse de son confrère Jean-Christophe Rufin.

Le temps de l’Académie française n’est pas le même que celui du commun des mortels. Rien d’étonnant à cela, puisque ses membres sont aussi appelés les « immortels ». Une fois élu, le nouvel académicien est enfin reçu, un jeudi après-midi, en séance solennelle et en grande pompe républicaine, sous la Coupole du quai de Conti. 

L’usage impose qu’il prononce un discours d’éloge de son prédécesseur, au fauteuil duquel il succède à partir de ce jour-là. Certains le font de façon formelle et sans être particulièrement inspirés, manifestant peu d’intérêt pour celui dont ils doivent vanter les mérites, célébrer l’œuvre. D’autres, en revanche, s’en tirent avec brio, éprouvant pour leur prédécesseur une réelle sympathie, qu’ils l’eussent connu ou non, et s’attachant à honorer sa mémoire. Ce fut le cas, le 14 juin 2012, d’Amin Maalouf discourant sur Claude Lévi-Strauss.

Maalouf rappelle tout d’abord son admiration d’ancien étudiant en sociologie, à Beyrouth, dans les années 60, pour le maître de l’anthropologie. Puis, et c’est la partie la plus personnelle de son propos, c’est en tant que Libanais qu’il s’exprime, s’amusant de son accent, de ce « léger roulement de langue » dont il rappelle qu’il a longtemps été la norme en France même, jusque sous Louis XIV. En la personne d’Amin Maalouf, c’est le Liban et, partant, la francophonie tout entière, aujourd’hui si malmenée mais si vivante, que l’Académie française avait voulu honorer. Comme elle l’a encore fait en 2013 en élisant l’écrivain haïtien Dany Laferrière – lequel n’a pas encore été reçu.

Plus loin, Amin Maalouf s’attache à rappeler les liens tissés entre la France et l’Orient, depuis François Ier et Soliman le Magnifique, à la plus grande inquiétude des Autrichiens, qui eurent plusieurs fois les soldats ottomans à leurs portes, et du Pape, que les ambassades du « roi très chrétien » à Constantinople, auprès d’un souverain mahométan, « infidèle », ne laissaient pas d’alarmer. François Ier leur répondit, raconte le nouvel académicien, que, « s’il prenait langue avec la Sublime Porte, c’était uniquement parce qu’il avait à cœur le sort des chrétiens d’Orient ». Déjà.

Amin Maalouf, après avoir retracé à grandes guides les étapes du parcours terrestre de Claude Lévi-Strauss, conclut son propos sur une note politique très actuelle : « Un mur s’élève en Méditerranée entre les univers culturels dont je me réclame. (…) Ce mur de la détestation entre Européens et Africains, entre Occident et Islam, entre Juifs et Arabes, mon ambition est de le saper, et de contribuer à le démolir. » Vaste ambition, salutaire, qui nécessite une force tranquille, encore plus aujourd’hui qu’hier.

À la fin de son discours d’accueil, Jean-Christophe Rufin enjoignait ceci à Amin Maalouf : « (…) surtout, Monsieur, restez vous-même ». On ne saurait mieux dire. Et leurs discours sont de belles pages à la fois littéraires et fraternelles.


 
 
© Claude Truong-Ngoc
 
BIBLIOGRAPHIE
Discours de réception à l’Académie française et réponse de Jean-Christophe Rufin de Amin Maalouf, (suivis de l’allocution de Jean d’Ormesson lors de la remise de l’épée d’académicien à Amin Maalouf), Grasset, 2014, 110 p.
 
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