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Hommage
Pascale Casanova, le courage de la colère et de l’acceptation


Par Dominique Edde
2018 - 10
Pascale Casanova est morte le samedi 29 septembre au matin, à l'âge de 59 ans. Elle était atteinte, depuis huit ans, d’une effrayante maladie neurologique. D’abord privée de son équilibre, elle a ensuite perdu, l’une après l’autre, ses fonctions motrices, sa capacité de parler. Elle a lu, écrit, jusqu’au bout de ses forces. Avec une dignité et un courage inouïs. Auteur de plusieurs ouvrages de critique littéraire, dont un formidable Kafka en colère, elle a travaillé dans le sillage de Pierre Bourdieu avec un faible pour les faibles, les borderlines, les génies. Publié en 1999 et traduit dans une dizaine de langues, La République mondiale des lettres a marqué le champ des études littéraires en montrant à quel point la puissante fabrique de l’universel littéraire laissait à la marge des littératures révoltées, solitaires, démunies de visibilité et de pouvoir. Une entreprise qui n’était pas sans rappeler la démarche d’Edward Saïd au sujet de l’orientalisme. Elle a mené successivement, durant vingt ans, deux émissions de très grande qualité à France Culture : « Les Mardis de France Culture » et « L’Atelier littéraire ». Lorsqu’elle en fut remerciée en 2010, de nombreux écrivains et traducteurs s’en sont émus. François Bon, Volodine, Darrieussecq, Echenoz, Michon, Jean Rolin, Deguy, Cixous et d’autres signèrent ensemble une lettre qui résumait bien la spécificité intellectuelle de Pascale et son degré d’exigence. « Réunissant des écrivains, des critiques, des universitaires, des éditeurs, des libraires et des traducteurs, d’émission en émission, Pascale Casanova donnait à entendre une parole critique libre, un ton ou une inflexion de voix juste », pour reprendre le mot de Julien Gracq. Nous sommes nombreux, assurément, à regretter cette disparition et à saluer la justesse, l’intensité et l’attention de cette voix. Elle va nous manquer. À cette « disparition » s’ajoute à présent celle sans appel de sa présence physique. Quand je l’ai connue, elle avait les couleurs et les traits d’Ingrid Bergman, un regard très direct, un sourire ironique en public, teinté de mélancolie en privé, et une manière bien à elle de railler les pouvoirs, de mettre sa pugnacité au service des minoritaires, des dominés. Ces dernières années, la maladie l’ayant privée d’une bonne partie de ses moyens, elle en avait inventé d’autres. Didier Giner, son compagnon, évoque sa force jusqu’à la dernière seconde. « Jamais elle ne s’est plainte, dit-il, jamais. » Elle puisait son charme ailleurs : plus l’extérieur la lâchait, plus l’intérieur s’étoffait, gagnait en nuances. Sa verve parfois mordante avait cédé la place à une forme d’acceptation et de calme sans soumission. Pascale est partie physiquement vaincue, mais pas vaincue de la tête et du cœur. Elle a tenu bon jusqu’au bout, héroïquement. Sa manière d'affronter la maladie n'était pas sans rapport avec celle qui la faisait écrire et penser : elle y mettait autant de tenue et de sens de l'absurde que d'absence de mièvrerie. Au coucher de sa vie, elle n'était plus jolie, elle était belle. Elle me faisait penser à Flannery O’Connor qui, transie de douleurs, écrivait sur le ton d'une chanson « Le corps, madame, c’est comme une maison, il va nulle part ; mais l’esprit, c’est comme une auto : toujours en mouvement, toujours… » Désormais, l’esprit de Pascale va mener sa vie dans nos mémoires, dans ses enregistrements sonores et dans ses livres. Un esprit foncièrement rebelle, indépendant, et d'autant plus attachant qu'il avait appris, avec le temps, à relier les grandes idées aux petites choses de la nature.

 
 
© Hermance Triay
Elle avait une manière bien à elle de railler les pouvoirs, de mettre sa pugnacité au service des minoritaires, des dominés.
 
2018-12 / NUMÉRO 150