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2018-05 / NUMÉRO 143   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Hommage
De Mai 1968 au 14 mars 2005, un même souffle d’humanisme


Par Michel Hajji Georgiou
2018 - 05
La France célèbre cette année le cinquantenaire de Mai 68. La révolte étudiante, qui constituait une remise en cause de l’ordre gaulliste, mais aussi des structures sclérosées de la gauche bureaucratique, continue aujourd’hui encore de diviser les élites politiques et intellectuelles, au point de se retrouver, depuis les années 1980, au centre d’une querelle philosophico-politique sur l’humanisme. La « pensée 68 », pour reprendre le titre de l’ouvrage éponyme de Luc Ferry et Alain Renaut, a-t-elle ouvert la voie à l’individualisme et à la désagrégation du moi, augurant de la mondialisation, comme le soulignent ses détracteurs, ou bien a-t-elle permis, au contraire, une émancipation sociétale en faveur notamment des droits des minorités, de la liberté sexuelle et de l’avortement, comme l’affirment ses partisans ? Le débat reste ouvert.

La vague révolutionnaire de 1968 n’était pas que française, toutefois. Dans un contexte mondial de guerre froide préludant à la détente entre les États-Unis et l‘Union soviétique, la génération des baby boomers s’était révoltée partout, chacune dans son propre contexte national, et des deux côtés du rideau de fer, des émeutes de Chicago au printemps de Prague, mais aussi du Mexique à la Chine, en passant par le Brésil, le Festival de l’île de Wight au Royaume-Uni, l’Allemagne, l’Italie ou le Japon.

Le mouvement estudiantin de 1968 est donc principalement une réaction au statu quo qui s’étend progressivement au monde entier dans la perspective de la détente et du fait de la politique des blocs. Il s’agit, dans l’esprit de l’époque, d’un soulèvement contre deux modèles systémiques : le socialisme soviétique et le modèle capitaliste. D’autant qu’à travers le monde, il existe cette perception que ceux qui tentent de créer des liens dépassant le clivage sont progressivement assassinés.
Empêtré dans ses propres problématiques au sein d’un monde arabe encore sous le coup de la défaite de 1967 et plongé dans la dictature, le Liban s’était toutefois associé au vent de changement de Mai 1968. Le contexte local était celui d’un durcissement d’une partie de la droite chrétienne avec la formation du Helf en réaction aux exactions du Deuxième Bureau, mais aussi l’émergence de la résistance palestinienne, qui polarisa progressivement la vie politique et estudiantine libanaise. En octobre 68, une bagarre oppose à l’École des lettres une bande de jeunes dirigée par Bachir Gemayel aux étudiants de la gauche, et au mois de novembre, Lucien Georges organise la fameuse table ronde pour L’Orient entre leaders estudiantins de droite et de gauche sur le problème palestinien.

Un même désir de réformes
Stricto sensu, les événements de Mai 1968 eux-mêmes n’ont pas d’effet immédiat sur les mentalités des étudiants libanais. Cependant, en France comme au Liban ou ailleurs, les jeunes s’étaient retrouvés en gros sur le rejet de l’autorité étatique et de l’abandon de l’université, réclamant la liberté pour tous et l’égalité des chances. Animés par un profond désir de réformer les structures de l’État et de promouvoir une justice sociale inexistante, ils étaient en rupture avec la bureaucratie et le caractère trop psychorigide et trop oppressant des grandes formations de gauche et de l’Union soviétique, dans une entreprise manifeste de désacralisation et de déconstruction de ces structures. Ils partageaient surtout les mêmes repères politiques, philosophiques et culturels : Gandhi, Che Guevara, Ho Chi-Minh et les Non-Alignés en général, Foucault, Derrida, Lacan, Reich, Marcuse, Deleuze, Fanon ou Althusser, ou encore Sartre et Camus. Ils avaient d’ailleurs conscience de faire partie d’un vaste mouvement de solidarité planétaire.

En dépit du violent clivage politique et idéologique de l’époque, surtout sur la fonction que le Liban doit assurer vis-à-vis de la résistance palestinienne, le mouvement débouchera, au Liban, sur des liens interpartisans entre les étudiants de droite et de gauche autour de questions de nature micropolitique, liées principalement à des revendications sociales au service de l’Université libanaise.

L’héritage de 68
Le mouvement estudiantin est cependant rattrapé et débordé par l’apparition des formations paramilitaires dans la perspective de la guerre civile de 1975. En quinze ans, le conflit armé provoque l’implosion de toutes les formes de solidarité existantes, traditionnelles ou modernes. En 1990, le Liban entre dans l’après-guerre exsangue, sous une double occupation syrienne et israélienne, avec des structures sociales dissolues et un repli sur soi identitaire effroyable, à l’heure où la culture de la massification se met lentement en place par le biais de la mondialisation et du nouvel ordre mondial post-guerre du Golfe. En apparence, la culture « révolutionnaire » de Mai 1968 n’est plus qu’un lointain souvenir et les révoltés de naguère s’assagissent. Sous les pavés, il n’y a plus la plage, mais l’enfer et la sécurité, pour reprendre Léo Ferré – l’enfer et l’appareil sécuritaire du régime syrien.

Pourtant, Mai 68 va contribuer indirectement à la deuxième indépendance du Liban et inspirer partiellement le mouvement estudiantin souverainiste qui émerge de nouveau sur les campus. Certes, la revendication souverainiste sera, de la fin des années 1990 jusqu’au début des années 2000, principalement l’apanage des partis chrétiens – le courant aouniste dont le leader est alors en exil, les Forces libanaises dissoutes dont le chef est en prison, le parti Kataëb phagocyté par l’occupant syrien, le Parti national libéral et quelques figures indépendantes. Cette droite chrétienne vit plutôt dans la perspective de recréer un nouveau Front libanais, d’essence chrétienne, pour bouter l’occupant syrien hors du pays. Délivrée d’un Parti communiste miné par les querelles, une gauche émerge sur les campus et s’implique progressivement, au-delà de son discours anti-occupation israélienne et de ses revendications sociales, dans la bataille pour les libertés qui se met en place contre les exactions de l’appareil sécuritaire libano-syrien.

Comment dépasser toutefois les clivages de la guerre civile et les ravages de la violence identitaire pour recréer les liens entre les Libanais et les unir en vue de rétablir la souveraineté du pays ?

Ce sont les baby boomers de Mai 1968, des anciens de l’École des lettres comme Samir Frangié, ou de l’Université libanaise comme Élias Atallah ou Nassir el-Assaad, mais aussi des personnalités comme Marwan Hamadé, qui vont s’employer, avec les héritiers de cette pensée comme Samir Kassir – qui avait sept ans seulement en 1968, mais qui regrettait amèrement d’avoir été aussi jeune à l’époque – à recréer cette culture du lien, chacun dans son milieu politique et communautaire, mais aussi dans le cadre d’espaces transversaux. L’idée de fond est d’encourager l’apport cumulatif des individus et des groupes, tout en préservant les appartenances et les sensibilités de chacun à travers une structure réticulaire et sans uniformisation aucune – dans la foulée un peu de la notion de l’identité complexe et sans hiérarchisation formulée par un autre ancien de l’École des lettres, Amin Maalouf, en 1998 dans Les Identités meurtrières. Il en résultera la création de structures politiques transpartisanes comme le Rassemblement de Kornet Chehwane et le Forum démocratique, qui fusionneront plus tard au sein du Rassemblement du Bristol, tournant définitivement la page du clivage droite-gauche et libaniste-arabiste de la guerre civile.

Sur le plan estudiantin, ces initiatives de rapprochement se feront notamment grâce à l’apport des étudiants indépendants et de personnalités comme Frangié ou Kassir, mais aussi Farès Souhaid ou Saoud el-Maoula, notamment. Un rôle déterminant sera joué, dans ce cadre, par le père Sélim Abou, alors recteur de l’Université Saint-Joseph, qui ouvre la voie à cette « résistance culturelle » pour créer des liens sur les campus de son université. Fidèle à lui-même, le père Abou avait déjà joué un rôle similaire en 1968, après l’incident de l’École des lettres, mettant un local à la disposition des étudiants de tous bords, à Basta, pour encourager le dialogue…

C’est donc en partie un véritable humanisme anthropocentrique issu de Mai 1968, ou plutôt son long cheminement intellectuel chez certaines élites politiques et académiques, qui a permis d’initier la dynamique, elle aussi non violente, qui a conduit au 14 mars 2005. Une dynamique qui a de nouveau sombré face au totalitarisme de ses ennemis et à l’identitarisme de ses chefs, mais qui émergera certainement de nouveau sous une autre forme à l’avenir, sans doute mue par la même énergie, le même humanisme incontournable centré sur l’individu-citoyen.
 
 
D.R.
« Le mouvement estudiantin est cependant rattrapé et débordé par l’apparition des formations paramilitaires dans la perspective de la guerre civile de 1975. »
 
2018-05 / NUMÉRO 143