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2019-11 / NUMÉRO 161   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Par Ziad Majed
2019 - 11
Le soulèvement populaire qui se poursuit au Liban depuis le 17 octobre ne cesse de surprendre et d’élargir les espaces de citoyenneté au cœur de la ville. Plusieurs observations de ses caractéristiques, ses dynamiques et ses nouveautés sont à analyser, dont les trois suivantes :

Révolution des femmes libanaises
Dans la rue, au niveau des slogans, des revendications, des voix derrière les mégaphones, de la chorégraphie des corps en mouvement permanent, des débats et de l’occupation de l’espace, les femmes libanaises se révoltent contre tout un système. Il ne s’agit pas seulement pour elles de faire trembler un pouvoir politique, mais également une hiérarchie de valeurs, de domination patriarcale et de sexisme. Arracher le droit d’octroyer la nationalité au conjoint et aux enfants, imposer des lois de statut personnel qui échappent aux communautés et institutions religieuses, combattre les discriminations dans le travail, défendre les libertés publiques et privées, et rappeler que la justice sociale est un vecteur d’émancipation sont aujourd’hui les mots d’ordre de milliers de femmes (et d’hommes) dans les manifestations et sit-in. Des mots d’ordre qui rappellent en effet que « le féminisme est politique ».

Un centre-ville libéré 
À Beyrouth comme dans d’autres villes, les places et rondpoints sont les lieux de la contestation et de l’action citoyenne. Néanmoins, la libération du centre-ville beyrouthin s’inscrit dans un registre différent, à la fois politiquement et symboliquement. Car ce lieu fut celui des épisodes les plus emblématiques de la guerre civile, puis de la reconstruction qui en a fait un espace aseptisé pour la classe aisée, puis des mobilisations politico-confessionnelles et de la deuxième indépendance du pays en 2005. Il fut aussi un lieu d’une série de revendications sectaires ou d’initiatives citoyennes avortées par le système politique en place. Un autre air pousse dans le centre-ville depuis trois semaines. Celui des agoras, des débats quotidiens, des graffitis, des chants, des gens ordinaires, des étudiants et des réfugiés qui ne sont plus terrorisés par ses policiers et son étalage. Une nouvelle relation, intime, de réappropriation (même si temporaire) est née entre la Place des Martyrs et celle de Riad el-Solh.

Tripoli, ou la révolte du Liban marginalisé
Au sein de la révolution libanaise, se déroule également une révolte de grande ampleur. Celle du Liban de la périphérie : du Sud et de la Békaa, mais surtout de Tripoli. Longtemps marginalisée économiquement et politiquement, la deuxième ville du pays dont les quartiers populaires sont parmi les plus démunis, est aujourd’hui au centre du soulèvement. Elle déconstruit les clichés, les stéréotypes et le culturalisme qui l’ont définie en tant que « capitale du radicalisme religieux et du conservatisme social ». Sa jeunesse, son rap et sa musique, sa diversité et ses couleurs, sa mobilisation qui ne baisse guère préservent l’espoir des citoyens et rappellent chaque soir que « la défaite n’est pas une fatalité ».

Un nouveau Liban est-il donc en train d’émerger ? Rien n’est encore garanti. Mais c’est exactement dans les incertitudes que naissent toutes les possibilités. 


 
 
© Hussein Majed
 
2019-11 / NUMÉRO 161