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2019-09 / NUMÉRO 159   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Par Rony Araygi
2019 - 05
Nous avons assisté le 15 avril dernier à un événement que l’Histoire retiendra sans doute. Notre-Dame de Paris, Le monument le plus visité au monde s’est furieusement embrasé. Au moment où la flèche s’est effondrée dans un fracas crépitant, les spectateurs et téléspectateurs du monde entier, incrédules et stupéfaits, ont ressenti un immense sentiment de perte.

Au péril de leur vie, des hommes se sont engouffrés dans le brasier pour sauver des reliques et des chefs-d’œuvre. En vingt-quatre heures, un milliard d’euros ont été rassemblés, dans un vent de polémique qui s’interrogeait sur la prévalence de la culture sur la pauvreté dans le monde, la recherche scientifique, les catastrophes naturelles ou encore sur la prévalence de Notre-Dame de Paris sur d’autres églises et monuments détruits dans les guerres de Syrie, d’Irak ou du Yémen. Pour les Français, il ne s’agissait pas de sauvegarder un monument, mais de sauver le symbole de leur culture.

La culture serait-elle donc plus importante que la vie ?

Au Liban, nous assistons depuis des décennies à l’incendie de notre patrie. Après la guerre qui a matériellement brûlé les maisons et les musées et réduit en cendres les aspirations de toute une génération, un autre feu ronge insatiablement les rêves et les projets des générations suivantes. La corruption qui progresse méthodiquement au creux de toutes nos administrations contamine par ses flammes sournoises notre société et la rend complice de ce crime caractérisé. L’échafaudage de compromissions et de cupidité est en réalité le bûcher de notre Liban rêvé, et nous assistons avec une fascination morbide à sa consumation et à la destruction systématique de son environnement, au son des chants patriotiques hypocrites et dissonants.

Qui sont-ils, pourtant, ceux-là qui s’engouffrent dans le brasier et s’acharnent à préserver le visage noble de notre pays, sa culture millénaire et l’héritage de nos grands hommes ? Ce sont les acteurs de la culture : artistes de tous bords, poètes, écrivains, cinéastes, historiens libanais. Si je parle d’acharnement, c’est parce que durant mon mandat au ministère de la Culture, je les ai vus taper aux portes, s’endetter, se priver de tout, prendre des risques inouïs, contourner la censure ; je les ai vus croire profondément qu’ils ont la capacité d’élever le débat et de réveiller les consciences ; qu’ils ont le devoir d’insuffler un peu de beauté dans notre paysage géographique et social si dégradé.

Seuls, ils portent leurs projets, et malgré les budgets dérisoires du ministère de la Culture, il faudrait se déterminer à les recevoir, les écouter, les soutenir, leur faciliter l’accès aux mécènes, afin de répondre à l’extraordinaire ardeur qui les habite et leur exprimer notre gratitude pour ce Liban-message qu’ils sauvent des flammes.

Car s’il est généralement convenu que le Libanais réussit individuellement et échoue dans les entreprises collectives, si on lit partout que la coexistence conviviale de nos communautés et de nos religions est un fantasme, il suffit d’aller au théâtre et d’assister à un spectacle jusqu’au tomber du rideau, où avancent main dans la main les acteurs et se présentent : Rita, Ali, Ahmad, Charbel. Il suffit de lire le générique de fin de nos films qui raflent des prix dans les festivals internationaux : Mohamad, Hussein, Thérèse, Nadine. L’Art est peut-être un acte de création solitaire, mais il advient dans la vibration du collectif. Notre Liban-message n’est pas un fantasme. Il suffirait pour s’en convaincre d’aller plus souvent au théâtre ou au cinéma.

Il suffirait peut-être aussi que l’importance cruciale et le rôle vital du ministère de la Culture soient enfin reconnus. Qu’il soit convoité comme un ministère régalien et non pas comme un lot de consolation que les protagonistes se relancent à la figure. Car s’il faut pragmatiquement mesurer son interaction dans notre société, nous pouvons facilement comparer sa vitalité et sa production à l’industrie, à l’agriculture, à l’immobilier, au commerce qui traversent en ce moment une crise sans précédent. La culture, elle, ne connaît pas la crise. Elle répond à la morosité par la couleur, à la frustration par l’explosion des sentiments, à la paralysie par des pas de danse. La culture se nourrit de la crise par instinct de survie, par sursaut anthropologique.

Ainsi, et pour clore la controverse de savoir si la culture est plus importante que la vie, il faut répliquer que la culture est la vie, et que laisser Notre-Dame de Paris brûler ou notre Liban-message se décomposer, c’est commettre un crime contre l’humanité.
 
 
D.R.
« Notre Liban-message n’est pas un fantasme. Il suffirait pour s’en convaincre d’aller plus souvent au théâtre ou au cinéma. »
 
2019-09 / NUMÉRO 159