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2019-05 / NUMÉRO 155   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Le parti d'oser


Par Dominique Eddé
2019 - 03
Le tournant que vient de prendre le parti du Bloc national donne envie de croire que la rupture entre le meilleur de la société libanaise et ceux qui la gouvernent n’est pas inéluctable. Qu'il peut se construire un pont entre les deux. Que des femmes et des hommes, de tous âges et toutes confessions, peuvent liguer leurs efforts et leurs compétences pour faire mentir l’idée que le pouvoir serait aveuglément associé, dans ce pays, à un fonctionnement mafieux. Comment ? Pourquoi ? Grâce à la chance que constitue notamment la rencontre entre Carlos Eddé – ex Amid, devenu président temporaire du Parti – et un groupe de personnes ayant fait leurs preuves en termes d’intégrité et d’efficacité au service de l’intérêt général. Autrement dit, grâce à la détermination dont a fait preuve le premier pour conserver le capital politique de son oncle, Raymond Eddé, et pour, maintenant, le transmettre à une équipe énergique venue de la société civile. Il ne s'agit pas de dire que le passé de ce parti a été en toutes périodes exemplaire, loin de là. Certains choix politiques d'Émile Eddé, fondateur du BN, sont de mon point de vue très contestables. Il a notamment commis la grave erreur d'accepter le 11 novembre 1943 d'être nommé par le pouvoir mandataire président de la République, signifiant du même coup la destitution de Bechara el-Khoury. Le parcours de son fils Raymond, en revanche, a défendu, avec une cohérence et une probité peu communes, la souveraineté nationale et la cohésion entre les principes et les actes. Il a refusé la lutte armée durant la guerre civile aussi bien que les accords du Caire et il s'est opposé sans faillir aux occupations et aux dépendances d'où qu'elles viennent. C'est à cette rigueur que se réfère la nouvelle équipe, désormais affranchie de la fonction du chef et du nom de famille qui lui était attaché. Elle a notamment pour gage de crédibilité l’expérience de l’entreprise sociale arcenciel, dont Pierre Issa fut l'un des fondateurs. Élu secrétaire général du Bloc national, cet homme veut croire aujourd’hui que le handicap libanais n’est pas une fatalité, comme il a voulu croire, il y a trente ans, qu’on pouvait fabriquer des fauteuils roulants pour les personnes handicapées et leur en confier progressivement la fabrication, c’est-à-dire contribuer simultanément à leur confort et à leur autonomie. Une décennie après l’autre, arcenciel a non seulement gagné le pays, toutes communautés confondues, mais couvert un nombre impressionnant de besoins dans les domaines du recyclage des déchets, de l’optimisation des cultures agricoles, de la réintégration sociale, des services de santé… Elle incarne le potentiel de réussite qu’il est possible d’atteindre au Liban quand la volonté, la vision et la confiance sont au rendez-vous.

La relance de ce parti n’est certes pas le premier signe de santé et de courage politique dans le paysage libanais. De « Beirut Madinati » à « Sab3a », à bien d’autres ONG, les oppositions au pouvoir dominant se sont multipliées au cours des dernières années. Raison supplémentaire de penser que le moment est peut-être venu de fédérer les énergies, de faire crédit à ceux qui décident de quitter le confort de leurs carrières respectives pour passer de la critique en vase clos à son exercice concret sur le terrain et de celui-ci à l’essentiel : la mise en chantier du changement. À commencer par celui des mentalités. Les membres du Bloc national rénové sont tous animés du désir de mobiliser la jeune génération et de rendre à ce pays son oxygène. D’inciter l’individu à devenir citoyen, et le citoyen à réclamer ses droits. De réveiller le sens de la responsabilité et de la solidarité extra-communautaire ou familiale. D’apporter la preuve du fait que les Libanais peuvent y parvenir sans renoncer à leurs différences. Le BN déclare en effet travailler à remplacer les zones de divisions par les zones d’intérêt partagé, à mettre en place, par exemple, des relais destinés à faire reculer le pouvoir du piston et du clientélisme. À rendre l’air, l’eau, l’électricité et l’accès à une vie décente à qui ils appartiennent, c’est-à-dire à tout un chacun. À promouvoir un nouveau rapport au temps et à l’autre au sein duquel le temps gagné ne serait plus synonyme de bricolage et de ruse provisoires mais de prévention et de fondation à effet durable. Il est certes question d’un objectif très ambitieux inscrit dans le long terme mais non, pour autant, d’une vision angélique consistant à sous-estimer les atavismes séculaires du peuple libanais. Les Libanais formeront un peuple le jour où ils seront convaincus qu’ils ont plus à gagner qu’à perdre en renonçant, ne serait-ce qu'un peu, à leurs fixations communautaires et à leur individualisme forcené. En somme, le pari de ce parti est de ne pas attendre la solution avec un grand S pour en enclencher de plus modestes, en dehors desquelles la première ne sera jamais qu’un mirage. Autrement dit, ne pas se borner à attendre que les États-Unis, la Russie, l’Iran, Israël, la Turquie, l’Arabie, la Syrie et autres voisins proches ou lointains, aient actionné, à tour de rôle, les ficelles qui réduisent le Liban au statut de marionnette. Ne pas les ignorer non plus, mais renforcer les défenses immunitaires qui, à terme, doteront la marionnette des moyens de n’en être plus une.

Après avoir été à l’avant-garde de toutes les plaies qui rongent aujourd’hui le monde – l’identité par la communauté, l’autodestruction, la corruption, la fusion du pouvoir et de l’argent etc. –, il n’est pas interdit de rêver que le Liban puisse devenir un jour « exemplaire » en sens inverse. Avec ses dix-huit communautés et son million et demi de réfugiés, il encaisse à haute dose les données explosives que des pays infiniment mieux protégés, équipés, ne parviennent pas à gérer à petites doses. C'est, en outre, un pays où l'entreprise individuelle, tous secteurs confondus, est aussi forte, efficace et inventive que l'État est impotent, corrompu. Dès lors, pourquoi s’interdire de penser que, doté de dirigeants responsables, il pourrait devenir un jour le laboratoire de la coexistence après avoir été celui de la guerre ? Pourquoi s’interdire d’imaginer qu'après avoir tiré de lui-même le pire, il puisse, par effet de saturation, d’un côté, et par capacité de l’autre, tirer de lui-même le meilleur ? Mon propos, on l’aura compris, n’est pas de faire ici l’éloge d’un parti mais d’un état d’esprit qui rend compatible « le pessimisme de l’intelligence et l’optimisme de la volonté ».
 
 
D.R.
« Les Libanais formeront un peuple le jour où ils seront convaincus qu’ils ont plus à gagner qu’à perdre en renonçant à leurs fixations communautaires et à leur individualisme forcené. »
 
2019-05 / NUMÉRO 155