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2018-12 / NUMÉRO 150   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Bethléem : d’une grotte et d’un palmier


Par Dima Abdallah
2018 - 12
Pour les chrétiens, la tradition de l’existence de la grotte de la Nativité et de sa vénération est très ancienne et dès le IIIe siècle, Origène dit qu’on « montre à Bethléem la grotte dans laquelle il (Jésus) est né et dans cette grotte la crèche où il fut emmailloté ». Durant toute l’Antiquité tardive et le Moyen-âge, les pèlerins venus de partout dans le monde, attestent de l’existence et de l’importance de cette relique adorée et visitée, au-dessus de laquelle on a vu s’ériger très vite la basilique constantinienne, une des quatre premières églises de Palestine. L’Évangile ne dit rien de cette grotte mais la tradition chrétienne, depuis Origène et jusqu’à nos jours, où nous façonnons des petites grottes sous nos sapins, a inscrit cette relique comme élément inséparable de la Nativité et une des reliques les plus saintes pour les chrétiens. Quant au Coran, il consacre une sourate entière à Maryam (19) et la figure de Isa (Jésus) y occupe une grande place. La version coranique de la Nativité n’est pas bien différente de la version biblique : Marie, sans avoir eu de relations sexuelles, se fait annoncer la naissance de son fils qui sera le Messie (al-Masih). Le Coran ne précise pas qu’elle le mit au monde à Bethléem et se contente de dire qu’elle se retira en « un lieu éloigné ». Par contre, il fait précéder la Nativité par l’épisode du « miracle du palmier » : Maryam ressentit les douleurs de l’enfantement alors qu’elle était près du tronc d’un palmier, « il » s’adressa alors à elle et lui dit de secouer le tronc du palmier pour que des dattes fraiches et mûres en tombent (XIX, 23-26).

C’est ainsi que les musulmans, en plus de la grotte de la Nativité, « inventent » leur propre relique à Bethléem. Ce ne sera pas seulement la même que celle des chrétiens, comme on a pu le voir ailleurs. Non, à Bethléem il y aura en plus une relique coranique, ce sera le palmier de Maryam, qui conceptualise la conception musulmane de la Nativité. C’est ainsi qu’au milieu du Xe siècle, les géographes Istakhri et Ibn Hawqal parlent de Bethléem en ces termes : « On dit que dans une église du village, il y a une branche du dattier dont Maryam a mangé. Cette relique est pieusement conservée par les habitants. » À la fin du Xe siècle, al-muqaddasi situe aussi à Bethléem un fameux palmier « qui fut un signe miraculeux pour Maryam car on ne voit guère de dattes fraiches en ce canton ». Nasir aI-Khusraw, au Xe siècle, rapporte une tradition, qu’on retrouve chez d’autres auteurs, selon laquelle durant le voyage nocturne (Isra’) du Prophète avec Gabriel, il aurait reçu l’ordre de ce dernier d’aller prier en deux lieux sur le chemin de Jérusalem : le Mont Sinaï et Bethléem « où est né Isa ».

En 638, Eutychius (Ibn al-Batriq) rapporte que le calife Omar serait venu à Bethléem, fit sa prière dans l’abside méridionale qui se trouvait dans l’orientation de la Mecque et remit au patriarche « un acte en due forme aux termes duquel les musulmans ne devaient venir prier dans cet endroit qu’un par un sans s’y réunir en groupe ». Cet épisode sera relaté par de nombreux auteurs et géographes arabes et influencera beaucoup les pèlerins musulmans qui voudront venir prier, non seulement là où Isa est né, là où se produisit le miracle du palmier, mais aussi là où le calife Omar est venu prier lui-même.

L’occupation arabe de la basilique de la Nativité n’a rien eu de violent. Non seulement l’église n’a subi aucun dégât, mais le calife lui-même a veillé à ce que les visites pieuses musulmanes ne dérangent en rien la communauté chrétienne et ses traditions liturgiques. Les musulmans, malgré l’importance qu’ils ont accordée à Bethléem, lieu de naissance d’al-Masih, lieu du miracle du palmier, lieu où le Prophète lui-même a prié, et lieu de l’abside d’Omar, n’ont pas confisqué l’endroit aux chrétiens. Ici, ils ne l’ont même pas partagé en deux, comme on peut le voir à bien des endroits de Syrie et de Palestine. Ils y ont seulement aménagé une abside en direction de la Mecque. 

Nous sommes aujourd’hui si loin de cette cohabitation pacifique. Nous sommes si loin de l’Histoire, nous avons oublié. Or l’oubli est dangereux. Il faut nous rappeler et il faut parler. Aujourd’hui les musulmans ne se rendent plus à Bethléem pour prier. Chaque communauté s’agrippe à ses propres lieux saints, ceux qu’on a bien voulu lui « accorder », soucieuse de ne surtout pas concéder du terrain aux « autres ». Souvenons-nous qu’un jour à Bethléem on a prié ensemble le même Dieu. Souvenons-nous d’une crèche, d’une grotte, d’un palmier et d’une petite abside. Racontons ses jolies histoires à nos enfants les soirs de décembre, quand il neige dehors et qu’on aime à raconter de jolies histoires. Alors peut-être que sous nos sapins, nous, croyants, athées et agnostiques de tous bords, qui fêtons Noël aujourd’hui, en plus d’une petite grotte, verrons-nous pousser un petit palmier.
 
 
D.R.
 
2018-12 / NUMÉRO 150