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2018-07 / NUMÉRO 145   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Un rêve chasse l’autre…


Par Youssef Mouawad
2018 - 07
…comme la mauvaise monnaie chasse la bonne. Alors, soyons vigilants, comme nous appelle à le faire Georges Naccache dans Un Rêve libanais 1943-1972 (éditions FMA, 1983, anthologie de ses articles) : parce qu’il y a un rêve libanais, fait de bric et de broc peut-être, mais appelant à l’ouverture et non au cloisonnement. Qu’il vienne à se dissiper, et le Liban n’aurait plus de raison d’exister.

Prenons un exemple dans l’histoire contemporaine : Alexandrie était autrement plus vibrante hier sous la monarchie qu’aujourd’hui, quand Grecs, Italiens, Français et Juifs sefardim etc. cohabitaient avec des Égyptiens de souche ! De cette réalité magique a témoigné Lawrence Durrell dans son Quatuor d’Alexandrie. Nationalisme et socialisme ont eu raison de la cité accueillante et les idéologies ont étouffé le rêve de fécondité.

Alors, sans verser dans l’essentialisme, on peut valablement affirmer que chaque pays, chaque contrée, a sa spécificité et que toute nation est un projet. Or tel projet est vulnérable : il peut être fossoyé par un autre avec les conséquences qui vite fait en découleront ! Posons-nous la question de savoir que deviendraient les États-Unis sans l’american dream, le rêve américain ? C’est après tout le pays de la liberté d’entreprendre. Qui voudrait de l’Amérique si elle était le « paradis des travailleurs », du komsomol, des plans quinquennaux et des kolkhozes ? Qui voudrait s’y rendre alors pour obtenir, ne serait-ce qu’une green card ?

Cela dit, revenons au pays du cèdre. Il n’y a pas de génie propre au Liban même si certains continuent à l’affirmer ; il y a plutôt un microclimat qui encourage l’excellence et refuse les chaînes que l’arbitraire des dogmes serait tenté d’imposer.

C’est de là que procède notre singularité. Pour les pères fondateurs, le Liban, bien qu’ancré en Orient arabe, est un rêve d’Europe, de Méditerranée, c’est-à-dire d’ouverture aux influences occidentales. Pays de la diversité, abhorrant la monochromie, ce pays est en théorie celui de la libre négociation entre partenaires, plus ou moins égaux. Et c’est le pays de l’alternance au pouvoir.

Alors que dire aujourd’hui, et comment négocier avec un groupe belligérant qui cherche son avenir derrière lui (Georges Naccache, Un Rêve libanais) et qui tente de substituer un rêve à un autre ? Parce que c’est de cela qu’il s’agit… 

Qu’adviendrait-il de Beyrouth et du Liban voisin, si l’entreprise d’embrigadement d’une partie de la population libanaise se poursuit ? Une communauté soudée essaye d’imposer aux autres composantes nationales sa mythologie de la lutte armée et les modèles héroïques de son martyrologe.

Cette « soudure » implacable risque d’étouffer le rêve qui est à l’honneur de ce pays ! Car pour jouer le « jeu libanais », il est indispensable que chaque communauté confessionnelle connaisse au moins deux pôles opposés et relativement égaux. C’est de moins en moins le cas, dans les communautés chiite et druze, et c’est d’autant plus dangereux pour l’équilibre national. Pour éviter clivages et conflits confessionnels, les communautés doivent se retrouver des deux côtés de la barrière du champ politique. Sinon le rêve libanais tourne au cauchemar !

Depuis la proclamation de l’indépendance en 1943, le Liban a vécu les convulsions suscitées par l’unité arabe dans sa version nassérienne, la résistance palestinienne et la tutelle syrienne. Il s’en est sorti, même s’il y a laissé des plumes. Il a plus ou moins gardé le cap, en réaffirmant son appartenance arabe sans renoncer à son projet occidental et à son rêve de modernité.

Notre pays et nos institutions sont-elles assez flexibles pour survivre à une mainmise idéologique des nostalgiques de la guerre civile ? Et doit-on pour autant capituler devant ces conscrits qui ne rêvent que de plaies et de bosses ?

C’est le cosmopolitisme, et non la caporalisation, qui est la mesure de notre liberté !
 
 
D.R.
« C’est le cosmopolitisme, et non la caporalisation, qui est la mesure de notre liberté ! »
 
2018-07 / NUMÉRO 145