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Mai 68 : début d’une décadence de la démocratie


Par Antoine Messarra
2018 - 06
Il est bon de commémorer Mai 68 en France dans L’Orient littéraire en tant qu’étape historique charnière dans l’histoire, à condition cependant d’en tirer les perspectives et enseignements dans notre monde d’aujourd’hui, à la fois libre et asservi. 

J’ai moi-même vécu Mai 68 à partir du Liban, mais sans aucune exaltation, avec même scepticisme et appréhension. Je comprends mieux aujourd’hui mon attitude d’autrefois après avoir expérimenté l’ordre et le désordre au Liban et dans le monde.

Mai 68 avait été précédé par la mode du libéralisme et du dialogue débridé dans l’éducation, à la fois familiale et scolaire. Je l’ai vécu en tant qu’enseignant au Secondaire, avec des directeurs et directrices de collèges qui, eux-mêmes peu expérimentés, pratiquaient le laxisme, le dialogue débridé, avec des élèves perturbateurs et limaient ainsi le sens de l’autorité à l’école sous le couvert d’une pédagogie moderne. 

Le résultat de tout cela, en France et dans nombre de pays, est qu’aujourd’hui des classes deviennent ingouvernables. Des enseignants sont déprimés au point qu’un ancien ministre de l’Éducation en France tentait de promouvoir tout un programme national : « L’école du respect ». On a reproché au ministère français d’être « traditionnel » ! Qui est alors intervenu pour convaincre des parents français de familles composées ou recomposées et convaincre des intellos à la mode ? C’est la police française qui clame haut : vos enfants formés et déformés à une liberté sans repères sont rejetés chez nous en tant que délinquants !

Tout ce libéralisme individualiste qui a explosé en Mai 68, et à l’encontre surtout d’un grand homme d’État comme Charles de Gaulle, se répercute de nos jours sur le sens même de l’État. Il affaiblit l’État presque partout dans le monde et dans des démocraties dites consolidées.

L’État en Occident, d’après les écrits pionniers de Norbert Élias, dont La dynamique de l’Occident (1939) et Société des individus (1987) est le fruit de plus de quatre siècles de combat contre les seigneuries, les féodalités et le tribalisme. L’État, aujourd’hui, face à un individualisme forcené et à une « société liquide », suivant les travaux de Zygmunt Bauman (1925-2017) est atteint de déliquescence. Il se trouve de plus en plus rivalisé et supplanté par des organisations extra-étatiques et transétatiques, des financiers ou des terroristes.

La mentalité contestataire, en mai 68, se répand partout aujourd’hui, surtout dans des pays en transition démocratique. Or la mentalité contestataire, assimilée à tort à l’exercice de la citoyenneté, n’est pas la citoyenneté qui est par essence citizen power et capacitation (empowerment), et non contestation instinctive, inactive et sans perception du lien social. 

La pire manifestation de la décadence de la démocratie se manifeste dans plusieurs pays, dans notre voisinage et ailleurs, où s’installent des régimes tyranniques qui vivent et survivent grâce à la propagande suivante : La soumission au régime tyrannique ou… la pagaille ! Les gens acceptent alors la tyrannie pour éviter… la pagaille, l’anarchie, la somalisation… ! Un régime a vécu durant des décades, survit et va survivre grâce à cette alternative désormais bien ancrée dans des mentalités terrorisées : Moi ou la pagaille ! 

Or la démocratie, c’est la rotation du pouvoir, la transition pacifique grâce à des mécanismes institutionnels, grâce au sens de l’État, au respect de l’autorité légitime de l’État et par l’État. 

Revenons aux pères fondateurs de la démocratie : Aristote, Montesquieu, Machiavel (qui est machiavélien avec le sens de l’État au sens positif, et non machiavélique comme on le prétend)…, avec leur appréhension contre la « liberté extrême » et les dérives de la démocratie à défaut d’une culture démocratique.

La faiblesse et l’affaiblissement de l’État au Liban ne sont pas dus exclusivement à la structure multicommunautaire, aux ingérences régionales, à la nature de la classe politique…, mais aussi à la perte, au niveau mondial, du sens de l’ordre public, de l’intérêt général, du bien commun, dont l’État est le garant, avec des citoyens libres, bien sûr, mais qui obéissent aux lois de la Cité et qui ne sont pas exclusivement contestataires à la manière des soixante-huitards. La nouvelle présidence de la République en France, et nombre d’auteurs importants mais relativement marginaux dont Dominique Schnapper (L’Esprit démocratique des lois, 2014) en sont parfaitement conscients.

La contestation à la manière des soixante-huitards en France, il faut désormais la qualifier et la disqualifier à la lumière des risques de décadence de la démocratie. Elle s’appelle aujourd’hui laminage de l’État moderne et postmoderne, pagaille, et alternative de régimes tyranniques : ces régimes tyranniques ou… la pagaille !


* Membre du Conseil constitutionnel.
Titulaire de la Chaire Unesco d’étude comparée des religions, de la médiation et du dialogue, Université Saint-Joseph.
 
 
D.R.
 
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