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2018-10 / NUMÉRO 148   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Beyrouth/Paris Ce mois de mai-là


Par Melhem Chaoul
2018 - 05
Beyrouth, mai 1968, je prépare mon bac. Si je l’ai, je passerai mes vacances en France. À la télé en noir et blanc, je suis distraitement « l’agitation du Quartier latin » comme un épisode du folklore revendicatif qui fait le charme de ce quartier de la capitale française. 

Tout bascule en soirée avec l’intervention en direct du général de Gaulle qui dissout l’Assemblée nationale, révoque le Premier ministre Georges Pompidou et nomme à sa place Maurice Couve de Murville. Je comprends, on comprend tous qu’il ne s’agit plus d’une vague éruption estudiantine, mais d’une véritable déferlante qui menace de Gaulle et la Cinquième République. « Le mouvement de Mai 68 », comme il sera dénommé pour l’Histoire, allait structurer une France que les Libanais n’étaient pas prêts à connaître.
En effet, en ce Liban de la fin des années soixante, l’évocation de la France donnait lieu à deux attitudes irréductibles : les composantes musulmanes et les partis de gauche y voyaient une France coloniale, mandataire et discriminatoire dans sa prétention à protéger le pays. De leur côté, les composantes chrétiennes et les leaderships traditionnels continuaient d’admirer deux icônes militaires ayant œuvré à la formation du Liban et au maintien de relations spécifiques avec la France, le général Gouraud, auteur de la dissociation de l’État du Grand Liban des provinces ottomanes, et le général de Gaulle, figure tutélaire du projet du président Chéhab de modernisation de l’État libanais. 

La prise de position anti-israélienne du président français, suite à la guerre de six jours de juin 1967, devait cependant réconcilier les deux camps. De ce fait, à Beyrouth, la lecture immédiate de Mai 68 était qu’il s’agissait de déstabiliser le seul gouvernement occidental à avoir pris une position pro-arabe claire en 1967. D’où, de prime abord, méfiance et perplexité dans mon milieu d’élèves nationalistes arabes. 

Sur place et « sur le terrain », le constat de Mai 68, et surtout de la période post-Mai 68, était stupéfiant : il ne restait rien de la France conventionnelle imprimée dans notre imaginaire à travers l’angle visuel des écoles missionnaires françaises. Dans l’espace entre le Quartier latin, le sixième arrondissement de Paris et la Cité universitaire, une société de jeunes, d’étudiants, de travailleurs et de militants évoluait dans une conception du monde et de la vie qui ne recoupait plus les modes culturels et valoriels des Libanais. 

L’idéologie dominante, le marxisme-léninisme revu et corrigé par une nouvelle lecture althussérienne allait couver le discours d’une nouvelle gauche antisoviétique et anti-PCF. Les rapports hiérarchiques à l’université et dans la société en général se déconstruisaient au profit de relations moins verticales, plus égalitaires. C’était la fin des mandarins et des maîtres penseurs. « La réalité historique se dégage des pratiques sociales et du vécu du peuple. » Ainsi, à Paris VIII Vincennes, on pouvait passer une licence en histoire ou en sociologie sans avoir assisté à la plupart des cours, en faisant croire à un prof maoïste qu’on militait dans une usine. 

Le look des étudiants, lui aussi, avait complètement changé. Cheveux longs, favoris jusqu’aux lobes des oreilles, jeans, cabans et peaux de mouton, cela alors que les étudiants libanais arrivaient encore à l’université en costume veston et cravate !

En parallèle, élément perturbant entre tous pour un étudiant libanais : « la libération sexuelle ». Ainsi, être invité à la fin d’une soirée entre copains à rejoindre, dans sa chambre à la Cité, une fille dont on venait de faire la connaissance, suscitait en nous un ébahissement sans nom, sachant que les mêmes pratiques seront adoptées un peu plus tard à Beyrouth par le microcosme École supérieure des lettres/Facultés « libérées » de l’UL. 

Si la société libanaise, surtout les milieux chrétiens conservateurs, ne se reconnaissaient plus dans cette France post-Mai 68, par une sorte d’acculturation et de métissage culturel, cette nouvelle France allait générer des « clones locaux » se manifestant par l’éclosion d’un nouveau théâtre et de nouveaux modes d’expression poétiques, scéniques et romanesques. En somme, une dynamique libératrice dans la société libanaise… mais inextricablement liée et compliquée par des enjeux typiquement locaux comme la problématique du soutien à la résistance palestinienne et les problèmes de pauvreté et de développement.

Une certaine idée de la France s’était étiolée et les références et repères communs entre les deux pays avaient définitivement disparu.

Les Libanais allaient l’apprendre plus durement encore en 1975.
 
 
D.R.
« Il ne restait rien de la France conventionnelle imprimée dans notre imaginaire à travers l’angle visuel des écoles missionnaires françaises. »
 
2018-10 / NUMÉRO 148